Choix architectural à Belval

Belval, ville nouvelle

d'Lëtzebuerger Land vom 07.02.2002

« Nous n'avons pas le droit à l'erreur ! » s'exclama lundi le ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du territoire, Michel Wolter (PCS), lors de la conférence de presse suivant la dernière réunion du comité de concertation Belval, composé de représentants de l'État et des communes Esch et Sanem. Le jury venait de leur proposer deux projets d'aménagement à retenir parmi les trois définis en décembre déjà. Si Trojan et Trojan de Darmstadt ont été écartés parce qu'ils avaient insuffisamment adapté leur projet aux demandes du commanditaire, il restait donc deux projets antagonistes : Arte Charpentier de Paris et le bureau Jo Coenen de Maastricht. Même après douze heures de discussions mouvementées, le jury ne sut se décider vendredi. 

Choix politique. Le président de la société de revalorisation des friches Agora, Etienne Reuter, a beau affirmer que des analyses supplémentaires sur des points comme la faisabilité, le phasage des travaux, les coûts de l'un et de l'autre ou un échange d'opinions avec les premiers investisseurs (Dexia-Bil et Utopia) seront de première importance pour pouvoir prendre une décision définitive en âme et conscience, il demeure que la décision sera finalement politique. Michel Wolter tient beaucoup à ce qu'elle soit prise sur base d'un large consensus, le projet de réaménagement des friches est devenu son cheval de bataille, le projet avec lequel, politiquement, il peut enfin montrer un peu plus de profil.

Et sa préférence personnelle irait, selon des sources proches du comité de concertation, en direction du projet d'Arte Charpentier, les Français. Pour l'assister, Fred Sunnen, maire de Sanem et membre du même parti que le ministre, livre des arguments devant les micros : l'aménagement des espaces d'habitation se situant sur sa commune serait moins dense, les volumes moins importants, donc l'arrivée de nouveaux résidents de sa commune moins massive dans le projet français. « Vous savez, dit-il, nous comptons 6 000 habitants à Belvaux actuellement, nous ne pouvons pas doubler cette population trop rapidement. » Les maisons prévues par Jo Coenen, le Néerlandais de Maastricht, seraient trop grandes.

Pourtant, aussi bien que la définition des cinq quartiers - Cité des sciences, Central Gate, Square Mile Südband et Belval - que celle de volumes bâtis plus importants émanent du Masterplan élaboré par le ministère, les architectes l'ont simplement affiné. Et leurs plans à eux ne valent que pour les grands aménagements de la friche, chaque projet de construction devra encore être accordé individuellement. 

Voilà pourquoi il importe aussi à la bourgmestre d'Esch-Alzette, Lydia Mutsch (POSL) que la décision soit prise aujourd'hui pour que les communes puissent débattre des aménagements à faire dans leurs conseils et adopter les plans avant l'été. Dans ce cas de figure, les premiers travaux devraient pouvoir commencer en début de l'année prochaine. Et le temps presse, car les deux investisseurs privés veulent, eux aussi, construire et s'installer aussi vite que possible.

Choix symbolique. Uli Hellweg, urbaniste, qui vient d'être nommé directeur d'Agora, le souligna clairement : si les deux projets sont de bon niveau et seraient tous les deux faisables, ils sont diamétralement opposés dans leur approche. Le premier, Arte Charpentier, base ses plans sur le schéma constitutif de la ville européenne classique - grands axes, places centrales, promenades, aménagement en blocs etc. Il opte ostensiblement pour une mise en scène baroque des éléments industriels qui seront préservés sur le site : entre les hauts-fourneaux et les deux cheminées à sauvegarder, Jean-Marie Charpentier et son équipe prévoient la création d'une grande place triangulaire, la place Mayrisch, élément central de cette ville nouvelle. Des canaux doivent relier les plans d'eau et la source naturelle Belval retrouvée, déjà la maquette donne une impression de kitsch, de disneyfication. Ces dernières années, Arte Charpentier a surtout beaucoup travaillé en Chine, pour des aménagements de très grands ensembles, comme la ville nouvelle de Nanhui, prévue pour 50 000 habitants. En France, le bureau réalisa plusieurs très grands ensembles administratifs, comme le dôme de Roissypôle ou Issy Guynemer - de grands blocs en béton et verre.

L'approche du bureau Jo Coenen [&] Co. de Maastricht se situerait à l'opposé : connu pour sa recherche d'un langage architectural progressiste, Jo Coenen compte parmi les architectes expérimentaux qui font la renommée de l'école hollandaise. Au plus tard depuis son aussi élégant que futuriste NAI, Nederlands Architecture Institute, ouvert en 1993 à Rotterdam, il fait parti des architectes européens qui comptent, « un des représentants les plus connus de l'avant-garde en architecture, » comme le définit Uli Hellweg. 

Le projet de Jo Coenen pour Belval est rigoureusement géométrique et maîtrisé. Conscient de la très forte présence des monuments industriels, il les utilise pour créer une très forte identité du lieu. Sa ville nouvelle à lui, il la base sur les éléments existants, sur l'histoire du lieu, qui le marque très fortement. Dans ce projet, les monuments industriels forment la base des nouveaux bâtiments. Ainsi les deux cheminées forment le centre d'un aménagement par blocs géométriques, l'architecte suit respectueusement la topographie du lieu façonnée par le travail de l'homme. Chez Jo Coenen, les fonctions privées et publiques sont plus clairement séparées l'une de l'autre par un grand parc, au centre duquel trônerait le bâtiment des archives nationales, la mémoire.

Rarement, un choix architectural est aussi clairement symbolique, représentatif aussi des deux tendances actuelles en architecture : d'un côté un certain classicisme, cherchant à respecter la tradition, une réflexion sur la ville européenne - une pensée qui est influencée par les théories de Rob Krier -, et de l'autre, la modernité, voire l'avant-garde, une véritable recherche expérimentale sur base d'éléments existants et l'environnement bâti. Lorsque le gouvernement de Pierre Werner décida de l'aménagement du Kirchberg, dans les années 1960, il opta résolument pour la modernité, pour une croyance optimiste dans un futur meilleur symbolisé par une architecture dynamique comme celle du Pont rouge. Il s'agissait alors d'attirer un maximum d'institutions européennes au Luxembourg, les travaux actuels de réaménagement du Fonds Kirchberg pour transformer un quartier pensé pour la voiture en un quartier aménagé pour ses habitants prouvent l'adaptabilité de ce quartier au cycle des grandes tendances en urbanisme.

Choix pragmatique. Au-delà des questions esthétiques ou symboliques, ce sont les questions pratiques qui intéressent Michel Wolter : peu importe le projet, pourvu qu'on puisse commencer très vite. Et dans ce domaine-là, le projet Arte Charpentier semblait mieux correspondre aux besoins du moment : son phasage prévoit un début des travaux au sud de la friche, donc exactement là où les deux investisseurs comptent s'installer. En plus, le réseau routier y prévoit des axes autonomes et permettrait donc de construire chaque route indépendamment. Mais les deux concurrents ont encore été contactés par Agora afin de revoir leur projet sur les points pratiques aussi essentiels.

Parallèlement aux travaux de concertation eschois et afin de prouver son attachement à la revalorisation des friches industrielles, le gouvernement vient aussi de déposer le projet de loi portant création d'une sorte de Fonds Kirchberg II, un « Fonds pour la réalisation des équipements de l'État sur le site de Belval-Ouest », qui sera chargé de la réalisation et du suivi des infrastructures publiques qui y seront installées : la Cité des sciences, la Rockhaal, les archives nationales et le centre d'animation et de culture industrielle pour une somme totale d'un milliard d'euros.

Mais là aussi, le temps presse : 27,5 millions d'euros sont prévus pour la stabilisation et la restauration des hauts-fourneaux qu'il serait urgent d'entamer. Au repos depuis 1997, les bâtisses industrielles sont en train d'être dévorées par la rouille.

 

 

 

 

 

josée hansen
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