Les oubliés de l’Histoire : René Blum (4)

Entre Montpellier et Montréal

d'Lëtzebuerger Land du 11.11.2022

Montpellier, 8, rue du Pont Juvénal était l’adresse du Comité des réfugiés luxembourgeois. Son président était l’ancien ministre René Blum, Rudy Sternberg, un jeune de confession juive, en était le secrétaire. Les centaines de lettres reçues par Blum et Sternberg témoignent de la détresse des réfugiés qui avaient échappé aux persécutions nazies et avaient rejoint la zone dite « libre » de la France.1

Les exilés de Montpellier étaient un petit groupe, rescapé d’un grand naufrage, témoins d’un monde disparu. De loin leur parvenaient quelques rares échos du pays meurtri. Les nazis misaient sur les jeunes, flattaient leurs instincts, leurs désirs de grandeur, de force, leurs rêves de conquête et de domination. Comment gagner les jeunes ? Comment les intéresser à la cause défendue par le Comité des réfugiés luxembourgeois ?

Blum avait appris que trois Luxembourgeois faisaient leurs études à l’Université de Grenoble. À tout hasard, il leur envoya une lettre et leur proposa de créer un groupement des étudiants luxembourgeois en exil.

Marc-Claude Dumont, 25 ans, étudiant à l’Institut d’études judiciaires de Grenoble, 28 février 1941 :

Monsieur, Nous sommes tous les trois en France à poursuivre nos études depuis longtemps avant l’invasion. Par ces motifs je ne crois pas que nous pourrions nous signaler au recteur par la louable activité que vous nous proposez, et croyez-moi bien au regret, Monsieur, de devoir hésiter de suivre le conseil que vous nous donnez si aimablement.2

Blum eut le tort d’insister, ce qui lui valut une nouvelle lettre du même, datée du 2 avril 1941 :

J’espère que notre désir d’être ici simplement des étudiants en dehors de tout mouvement vous est maintenant clairement connu et vous affirme que tout groupe dans ce département et surtout à cette faculté est un non-sens. (…) Vous devez savoir, Monsieur Blum, que toute ma famille est restée dans le pays, et avoir d’autre part comme moi des preuves que votre organisation est surveillée par les autorités d’occupation.

Ernest Levy, 23 ans, né à Francfort de parents luxembourgeois, Juan-les-Pins, 18 mai 1941 :

Cher Rudy, Concernant la délégation (du Centre des réfugiés luxembourgeois), je te suggère de la faire établir au nom de mon père, étant donné qu’une personne d’un âge respectable se prêtera mieux pour des négociations éventuelles avec les autorités, tandis que moi-même je me chargerais du « secrétariat » et de l’organisation intérieure de la section. (…) Quels sont tes projets ? Est-ce que tu te proposes de rester sur place ? Moi, je voudrais bien faire mon devoir sacré, mais comment y arriver ? En attendant j’ai l’intention de travailler à la ferme de M. Archen.3

Le même, 2 mai 1941 :

Concernant le projet d’envoyer des compatriotes à la campagne, M. Gauthier vous aura parlé de la visite chez M. Archen que j’avais faite en son temps avec lui, qui est replié à Antibes et qui pourrait nous être utile le cas échéant pour les négociations avec les autorités. Dans notre département il n’y a malheureusement que des fleurs, des fruits et des productions laitières dans les montagnes. (…) Pour parler de la situation au G. D. il te sera connu que nos coreligionnaires à Ettelbruck ont dû quitter leurs maisons. Mais mes parents ont trouvé un petit logement et comptent rester quand-même, ce qui est préférable pour eux.

Léopold Levy, originaire d’Ettelbruck, ancien représentant des Magasins Rosenstiel à Francfort, Juan-les-Pins, Alpes Maritimes,
18 décembre 1941 :

Mon fils, se proposant éventuellement de rassembler régulièrement tous les jeunes dans notre département, demande si personne n’a sauvé des livres de chez nous (Renert, Dicks, Lentz etc.). Revenant à l’affaire de l’internement de juifs étrangers, je vous prie de me renseigner quand-même sur nos relations avec les consulats américains, protection éventuelle etc. Il vaut toujours mieux couvrir le puits avant de tomber dedans. Notre ami, Monsieur A, que mon fils a visité après son retour, nous a rassurés en affirmant qu’à Vichy, il ne serait pas question pour le moment de mesures générales. Le tout serait dirigé contre les éléments douteux ayant déjà eu à faire avec la justice.

Ernest Levy avait travaillé avant la guerre pour le capitaine Archen, responsable du 2e Bureau de l’armée française à Luxembourg. A-t-il été engagé comme jardinier dans la villa de M. Archen à Antibes ou a-t-il repris contact avec les services de M. Archen ? Et pour qui Archen travaillait-il ? Pour Vichy ou à travers Vichy pour la Résistance ? Ernest Levy rejoignit en mai 1942 l’action clandestine comme agent de liaison de la « Famille Martin », le service de renseignement franco-luxembourgeois créé par Paul Gauthier. Il fut arrêté par la Gestapo le 4 décembre 1943 à Marseille, transféré à Arras, Fresnes et Drancy et retrouva la liberté en août 1944.4

Ferdinand Mauer, originaire de Clervaux, 21 ans, Castelnau-Barbarens (Gers), 14 décembre 1941 :

Dir wärd éch secher nach dénen zwé Lezeburger erënneren vu Cliäref, déi am Mé éch vun Arles besiche kommen sen an dei par force wollten no Engelland fâren, e bä si sen nach emmer hei. Dat wellt awer net soen dat si net versecht han fort ze kommen, ech ha probiert ob all Maniër, mir ware scho mi wé eng Kéer op der spanescher Grenz. (…) Mir krien gud z‘ésen hei, awer Geld ass râr. Mir zen awer zefridden, nëmmen mir hân nach emmer keng Papeiren kritt, sie wollten eis schon den Preissen ausliweren. (…) Ech ha gedâcht et géing vleicht lo besser goen mat den neien Krigserklärungen. Oh wat géven mir gären mat hellefen drop ze klappen dat Fatzen weg gëwen fahren. Ech han op lezeburisch geschriewen, den Bréf kent môl verluren goen an dann… Här Blum villmols merci fir alles dat wat der vir ais mâcht, aist klengt Land stet rem eng Kéer op an dat ka schén gien.5

Mauer n’arriva jamais en Angleterre, il gagna en juin 1943 le maquis et fut blessé lors des combats de la Libération.6

Fin mai 41 trois autres jeunes partirent d’Esch-sur-Alzette, Armand Schleich et les frères Kremmer, pour échapper au travail forcé. Schleich et Alphonse Kremmer, dit Doully, avaient été fonctionnaires du Parquet, Marcel Kremmer, dit Brey, était typographe. Ils appartenaient au groupe des irréductibles qui refusaient tout compromis avec l’occupant et n’avaient adhéré à aucune organisation nazie.

Armand Schleich, 31 ans, Chantiers Ruraux, Lunel, 28 août 1941:

Après la première journée de travail je tiens à vous envoyer les meilleurs bonjours de notre colonie qui tient à vous remercier du geste généreux que vous avez fait pour elle. Nous sommes tous un peu fatigués, ce qui est compréhensible, mais tout va très bien.7

Le même, Chantiers Ruraux de Digne, 29 octobre 1941 :

Ici, toujours la même chanson, froid, froid, plus froid et encore plus froid et mes copains de Tauze commencent à se ressentir des conséquences de ce froid, parce qu’il y en a déjà quatre qui sont alités. Mais j’espère qu’ils tiendront encore quand-même une quinzaine, avant de trouver quelque chose de nouveau. (…) C’est toujours la même chose, les artisans sont casés et les étudiants et fonctionnaires … ??? (…) Nous faisons partie du groupe des réfugiés alsaciens-lorrains, on m’a nommé membre du comité.

Schleich envoya à Blum une liste de 42 compatriotes qui travaillaient avec lui à Digne, dont deux jeunes filles. Une autre liste, écrite au crayon au Grand Café de la Paix à Montpellier, sans date et sans auteur, comportait 54 noms avec les adresses.8 Que faire de tous ces jeunes impatients de combattre ? La Croix-Rouge luxembourgeoise dirigée par le journaliste Louis Knaff les plaça dans les Chantiers Ruraux, où ils étaient occupés à des travaux d’intérêt général, occupés comme vignerons, bûcherons ou terrassiers. C’était une solution provisoire qui ne durait en général que deux mois. S’ils n’avaient pas trouvé d’emploi à leur sortie, ils risquaient soit l’internement dans un camp soit l’engagement dans la Légion Étrangère. Il fallait donc trouver des patrons prêts à prendre des Luxembourgeois. Le premier sur la liste fut le frère du directeur de la Croix-Rouge luxembourgeoise.

Emile Knaff, ingénieur en chef du service des hauts-fourneaux, Decazeville, 10 mars 1941, aux responsables du Centre des Réfugiés:

Messieurs, Je suis au regret de devoir vous annoncer que pour différentes raisons, dont surtout mon point de vue sur différentes questions politiques et sur la question raciale, il m’est impossible d’accepter cette mission officielle.

En août 1941, l’afflux de jeunes fuyant l’oppression nazie fut tel que le directeur de la Croix Rouge de Montpellier lança un appel dramatique à son frère. Emile Knaff prit dix jeunes Luxembourgeois qui restèrent quinze jours, furent licenciés et envoyés à Marseille pour s’engager dans la Légion Étrangère.

Albert Jamming, originaire de Differdange, St. Georges de Mons, Puy du Dôme, 10 août 1941 :

Quant à moi je travaille aux aciéries des Ancizes. Il y a deux directeurs aux Ancizes. Le premier est luxembourgeois et s’appelle Mr. Goerens. (…) (Le second) va prendre tous les Belges dans l’usine pour ne pas qu’ils soient forcés de rentrer en Belgique, car il paraît que le Reich fait pression sur le Gouvernement français pour faire rapatrier les belges, les hollandais et les luxembourgeois. (…) Nous sommes très bien ici, nous mangeons à la cantine. Bonne nourriture et copieuse. Nous couchons dans les dortoirs de l’usine.10

René Blum, Montpellier, 31 août 1941, au directeur Goerens, Les Ancizes :

Monsieur le Directeur, nous venons d’apprendre par quelques compatriotes quelle sollicitude vous avez montrée envers une série de réfugiés luxembourgeois. (…) Nous vous serions extrêmement obligés, si vous vouliez bien nous indiquer si vous disposez par hasard encore d’emplois vacants pour journaliers, ajusteurs, employés de bureau (un correspondant d’Arbed pendant vingt ans serait disponible).

Nicolas Stroesser, directeur des Mines d’anthracite d’Arêches (Savoie), 9 octobre 1941:

En réponse à votre lettre d’hier, j’ai le plaisir de vous faire savoir que je suis au courant de la situation par M. l’abbé Majerus, et que j’ai réservé l’embauche pour une dizaine de Luxembourgeois venant éventuellement de votre centre de réfugiés. Mais pour les loger et nourrir nous avons à faire des transformations et installations de cantine qui prendront encore quatorze jours environ. Comme ça je pourrais leur garantir une vie relativement normale. Mais de l’autre côté, Monsieur, je me permets de compter sur vous de choisir des hommes qui sont entièrement sérieux et de bonne volonté et à peu près du métier de la mine. (…) Le propriétaire, M. Auguste Beratto, est un patron social et de bon cœur qui fera tout son possible pour nos compatriotes.11

Les premiers groupes de jeunes étaient partis sans plan, sans aide, avec le seul but de gagner l’Angleterre. Il fallut organiser l’exode des jeunes, prévoir des itinéraires, des points de chute, des relais, des stratagèmes pour le passage des frontières et des contrôles de police. Le groupe de résistance PI-MEN mit en place en juillet 1941 une filière qui relia Differdange à Montpellier, où les fugitifs devaient se rendre à l’Hôtel Edouard VII et demander Messieurs Monty et Fleur, noms de code de Marcel Cahen et René Blum.12

En octobre et novembre 1941, les organisateurs de la filière de Differdange, Josy Goeres et Émile Krieps, furent arrêtés. Les deux passeurs, Eugène Leger et Albert Ungeheuer, se replièrent en France non-occupée. Léger fut hébergé dans la clinique du Dr. Marx à Quillan, Ungeheuer se rendit à Montpellier, où il rencontra Blum.13 À partir de maintenant, le centre d’activité de la résistance se déplace vers la France non-occupée et les communications se font dans les deux sens par des agents faisant la navette et assurant le flux d’informations, le transport de personnes et l’acheminement de moyens financiers.

En 1943, Ungeheuer créa dans la petite ville des Ancizes un refuge de la résistance luxembourgeoise. Des centaines de réfractaires y trouvèrent un logement dans un hôtel improvisé, des papiers grâce à des complicités dans l’administration communale et un emploi dans l’usine de M. Goerens. En mars 1944, la Gestapo arrêta les principaux responsables, dont Albert Ungeheuer qui fut exécuté à Natzweiler.

Un autre centre d’accueil se trouvait à Quillan dans la vallée de l’Aude, où le Dr. Charles Marx avait fondé en novembre 1940 une clinique d’un genre particulier.

Charles Marx à Blum, Quillan, 15 novembre 1940:

Pour le moment je suis en train de réinstaller la clinique d’un de mes amis, chirurgien à Perpignan, et compte ouvrir dès la semaine prochaine. Quillan est un grand bourg, situé au pied des Pyrénées, le site est magnifique et les habitants sont charmants.14

Le même, 9 décembre 1940 :

Que la France était belle et noble et généreuse… à Luxembourg. Et maintenant nous vivons au contact de Français mesquins, routiniers, sans élan, ne demandant qu’une chose, qu’on leur fiche la paix et que ça fonctionne comme avant. Aujourd’hui je me suis fait traiter de chirurgien ambulant. Il est vrai que cela venait de la part d’un gendarme à qui j’avais demandé un laissez-passer pour plusieurs départements. On ne demande ni finesse ni grâce à un gendarme.15

Le même, Quillan, 9 janvier 1942 :

Ce que je fais pour Emile Marx est bien peu et je voudrais faire davantage pour tous nos jeunes évadés. Je relance toutes mes connaissances dans la région pour leur trouver un abri et un travail moins abrutissant. (…) J’ai eu des nouvelles assez directes du jeune Krier par l’un de ses compagnons de misère qui a été libéré. Il s’est fait prendre d’une façon étourdie aux portes de Barcelone et se trouvait – mes nouvelles sont de fin novembre – à la prison de la Préfecture de Police de Barcelone. Ses antécédents n’ont pas été révélés et il était retenu seulement comme passager clandestin. (…) Je vous remercie de m’avoir signalé que le Docteur Schumacher de Dudelange était attendu. Schumacher est pour moi non seulement un confrère, mais l’ami et le compagnon d’une époque agitée.

Emile Marx, journaliste au Escher Tageblatt et éditeur du périodique Die Neue Zeit, avait réussi à gagner la zone non-occupée après 18 mois de vie clandestine. Emile Krier de Rodange avait combattu dans les Brigades internationales en Espagne. Il fut enfermé pendant un an dans le camp de concentration de Miranda-del-Ebro, puis il fut livré aux Allemands après de vains appels au secours. Le Dr. Schumacher avait aidé en avril 1940 le Dr. Marx à faire passer deux aviateurs en France et fut l’un des organisateurs de l’opposition au recensement du 10 octobre 1941. Il créa à Sagelat (Dordogne) une clinique clandestine sur le modèle de celle de Quillan. En 1943, le Dr. Marx passa dans la clandestinité, suivi par Schumacher, et organisa le service de santé des FFI pour le Sud de la France.

La Ciotat était le troisième des hauts-lieux de la résistance luxembourgeoise en France. C’est à La Ciotat près de Marseille que s’était réfugié Paul Gauthier, un juif autrichien travaillant pour les services secrets français s’appelant de son vrai nom Walter Hamber. Celui-ci fonda en mars 1941 la « Famille Martin », une organisation clandestine qui envoya à Londres des rapports sur la sidérurgie luxembourgeoise, le réseau de transport, le système bancaire et les emplacements des usines de fabrication des fusées allemandes à Peenemünde. Ces rapports étaient envoyés par le Dr. Schwachtgen, responsable du sous-groupe Luxembourg, et transmis par Nik Huss qui faisait la navette entre Luxembourg et Marseille.16

Paul Gauthier était en contact avec Blum depuis janvier 1941. Ses échanges de lettres avec Blum se poursuivirent, après que celui-ci eut rejoint l’Amérique du Nord. Dans ces lettres, Gauthier se plaint de l’absence de réponse à l’envoi de ses rapports de la part du responsable du gouvernement, Georges Schommer .

Paul Gauthier, La Ciotat, 23 mai 1942 à Blum, Montréal :

J’ai écrit plusieurs fois à Männi Schommer qui ne m’a pas répondu. Je vous serais reconnaissant de vous mettre en rapport avec lui, car je serais heureux d’avoir une réponse, ne fut-ce que pour savoir si mes lettres sont arrivées à bon port.17

Le même, 18 juin 1942 :

Est-ce que je peux encore vous demander un service. J’ai envoyé différents rapports à notre ami commun Mr. Männi Schommer mais je n’ai jamais eu une confirmation de lui. Voulez-vous bien lui demander s’il a eu de mes nouvelles. (…) Je me permets de vous signaler un fait assez désagréable qu’on m’a signalé à Montpellier. Une partie des jeunes gens, en outre aussi le secrétaire de la Croix-Rouge, visite régulièrement les boîtes de nuit de cette ville et on peut voir ces gens plus d’une fois complètement ivres, je crois que le moment pour ces festins est mal choisi et à la longue les autorités françaises vont intervenir.

Le même, 17 août 1942 :

J’ai transmis vos amitiés (…) à Monsieur Argène (=Archen) et je lui ai demandé par écrit un rendez-vous. Nick (=Huss) est en ce moment empêché de venir et ainsi il me sera difficile de lui transmettre mes compliments. (…) En ce qui concerne la Croix-Rouge Luxembourgeoise, je crois qu’on va la dissoudre sous peu. (…) J’ai envoyé plusieurs lettres à Meny Schommer mais je n’ai jamais reçu de réponses, je doute s’il n’a jamais reçu mes missives. Je crois, comme il s’agit dans ce cas de messages officiels importants, c’est au gouvernement d’entreprendre le nécessaire pour me permettre d’envoyer mes lettres par courrier diplomatique.

René Blum, New York, à Dupong, Montréal, 18 septembre 1942 :

Vu la situation privilégiée de Gauthier, ses relations, ses possibilités extraordinaires de communiquer avec Dohém, il y aurait lieu de profiter de cette opportunité et d’examiner la question soulevée par lui. Dans ce cas-là communication avec votre Office me semblerait plus pratique et plus sûre que celle via Schommer.

Le Centre des réfugiés luxembourgeois ne survécut pas longtemps au départ de René Blum. Pour échapper aux rafles, Rudy Sternberg avait dû quitter Montpellier avec son frère Paul pour Langogne, une petite ville du Massif Central, où ils se croyaient à l’abri. André Marx, le chantre de la communauté juive, essaya de poursuivre les activités du Centre, mais se heurta vite à des difficultés de plus en plus grandes.

André Marx, Montpellier, 24 juin 1942, à Blum, Montréal :

Et maintenant, je veux vous entretenir dans l’ordre chronologique des événements qui se sont produits depuis votre départ. (…) Marcel (Cahen) continua comme par le passé à ne rien faire. Et quelques semaines plus tard ce fut son départ pour le Portugal. Dès son départ, je m’efforçais de maintenir le contact avec toutes nos colonies : La Croix-Rouge en prit ombrage. Ceci n’est d’ailleurs pas de nature à m’influencer. Je ferai mon devoir. La grande majorité des Luxembourgeois est absolument mécontents de l’activité de la Croix-Rouge. Malheur à ceux qui doivent y faire appel. La Croix-Rouge ne fait rien pour soutenir les énergies et les bourses défaillantes. Au contraire elle fait tout pour diminuer la volonté de résistance de nos malheureux compatriotes. (…) Nos compatriotes se sentent abandonnés par « tous » ici et ailleurs.18

Jean Schneider, Lisbonne, 7 août 1942, télégramme à René Blum, Montréal :

LANGOGNE GRAND DANGER PRENEZ CONTACT
GOUVERNEMENT ET SEREBRENICK SEULE POSSIBILITE DE SAUVETAGE VISA IMMEDIAT GRAND MERCI 19

L’appel au secours concernait Rudy Sternberg, son frère Paul, l’épouse de celui-ci et un enfant de trois ans, tous de nationalité luxembourgeoise et tombant sous le coup de la législation antijuive.

Rudy Sternberg, Forces Belges, Leamington, Grande Bretagne, 27 juillet 1943, à Blum, Montréal :

Enfin je suis arrivé, enfin je peux vous écrire. (…) Moi, personnellement je vais bien. Je suis content d’être enfin arrivé ici et je ne pense presque plus aux neuf mois de prisons et de camps en Espagne. Ce n’était pas très agréable, mais grâce aux colis de l’Ambassade anglaise et grâce à l’argent que notre Gouvernement nous a fait parvenir par l’intermédiaire de Schneider nous, les douze Luxembourgeois (emprisonnés à Miranda-del-Ebro), étions favorisés. Après une grève de la faim d’exactement sept jours, notre situation (…) s’est améliorée sensiblement. C’est à ce moment-là que commençaient les libérations et la nourriture est devenue meilleure. (…) Vous êtes certainement au courant du malheur qui est arrivé à Paul ? Vous savez que de prendre des décisions n’était pas son fort. Comme il ne pouvait une fois de plus pas se décider à partir (…) il a été arrêté et mis à Gurs. De là certainement il est parti en direction inconnue. D’après ce que j’ai entendu Ellen et Roby sont toujours quelque part en France.

Le même, 3 octobre 1943 :

Malheureusement rien au sujet de Paul. Il est certainement quelque part en Pologne et la seule chose qu’on puisse faire c’est d’espérer que tout se passe bien. Je vous prie de ne rien communiquer de ceci à mes parents qui croient toujours que Paul est encore à Gurs.

Le Centre des réfugiés luxembourgeois n’était pas la seule organisation de combat s’occupant des réfugiés luxembourgeois. La Croix-Rouge luxembourgeoise de Montpellier et l’Office luxembourgeois de Vichy avaient reçu la charge d’aider les compatriotes en détresse. Les lettres échangées entre Blum et les représentants officiels étaient marquées dès le début par la méfiance.

René Blum, Montpellier le 21 octobre 1940 :

Cher Monsieur Funck, le décret relatif au statut des juifs étrangers en France a causé un certain émoi dans les milieux montpelliérains, où résident à peu près une centaine de compatriotes israélites (plus une vingtaine dans le département de l’Hérault). Ne pourriez-vous pas vous renseigner officiellement sur la portée des termes du dit décret (…) ? M’excusant du dérangement que je vous cause, cher Monsieur Funck, je vous prie de croire à mes sentiments bien dévoués.20

Antoine Funck, Consulat Général de Luxembourg, Vichy, 24 octobre 1940 :

Cher Monsieur Blum, En réponse à votre lettre du 21 de ce mois, j’ai l’honneur de vous faire connaître que la loi du 4 octobre 1940 sur les ressortissants étrangers de race juive, publiée au Journal Officiel du 18 octobre, dispose que les ressortissants étrangers de race juive pourront être internés dans des camps spéciaux par décision du Préfet du département de leur résidence. Il en résulte que les dispositions de la loi ne sont pas impératives, mais facultatives. (…) En ce qui concerne les ressortissants luxembourgeois dans le département de l’Hérault, il se recommanderait peut-être de sonder Monsieur le Préfet à Montpellier sur ses intentions à leur égard. Avec, bien entendu, toute la discrétion qui est de circonstance, et sans soulever le lièvre imprudemment.

Leclère, Office Luxembourgeois, Vichy, 30 décembre 1940 :

Cher Monsieur Blum, Lorsque le 26 novembre dernier vous fîtes signaler par téléphone qu’une caravane d’israélites expulsés de notre pays par la Puissance occupante, étaient refoulés à la frontière portugaise, vous admettiez que les intéressés étaient dirigés sur le Camp de Gurs. (…) Avant de pouvoir tenter (une intervention) il est indispensable d’avoir (…) les précisions : 1°) le nombre des réfugiés en question, avec distinction suivant la nationalité ; 2°) le liste des réfugiés luxembourgeois (…).

Antoine Funck, Vichy, 8 janvier 1941, au sujet de l’anniversaire de S.A.R. Madame la Grande Duchesse :

Il me semble que je suis parfaitement d’accord avec l’initiative que vous avez prise de commémorer cet anniversaire dans l’intimité et le recueillement. Je dois toutefois avouer que je n’aurais pas fait appel à des étrangers, même s’ils ont joui de l’hospitalité luxembourgeoise. Que ces étrangers se joignent spontanément à nos compatriotes dans un sentiment de reconnaissance, c’est leur affaire. Si parmi ceux que vous avez institués comme représentants des colonies luxembourgeoises en France, il y avait des ressortissants étrangers, ce qui semble être le cas, ce serait particulièrement regrettable.

René Blum, Montpellier, 22 avril 1941 :

Je profite de l’occasion pour prendre attitude au sujet de votre observation, dont j’admire la franchise (…) Les rigueurs de la critique – renchérissant sur celle de mon ancien chef et ami (=Dupong) – dues sans doute à l’ignorance des détails et des précédents exigent cependant, de ma part une rectification. (…)

Blum avait proposé d’utiliser les pouvoirs spéciaux accordés au gouvernement en 1939 pour permettre à des personnes, dont le dossier de naturalisation était complet, de faire valoir leur droit à la nationalité. Il se heurta à l’incompréhension de Funck soutenu par le chef du gouvernement luxembourgeois en exil :

M. le Président du Conseil admet d’ailleurs, de bonne grâce, les circonstances atténuantes à ma proposition. Et vous y reconnaissez les sentiments humanitaires qui ont toujours marqués sa carrière politique. S’il avait assisté, comme moi, à ces scènes de désespoir et tentatives de suicide des deux apatrides en question, menacés de séparation de leur famille et d’internement dans un camp, il n’aurait pu mieux s’exprimer comme il l’a fait. Et sans aucun doute, nos populations luxembourgeoises, imbues plus que jamais des sentiments de pitié pour les malheureux pourchassés, n’auraient songé à en faire grief, ni à lui, ni à moi.

Antoine Funck, Vichy, 25 août 1941 :

Cher Monsieur Blum, Je suis obligé de quitter Vichy et de me rendre à une résidence qui me sera assignée. (…) Pour assurer la sauvegarde des intérêts de nos réfugiés dans la mesure du possible, veuillez noter ce qui suit. (…) Il est bien entendu que seuls les ressortissants luxembourgeois peuvent être secourus. Vous savez que j’ai toujours prêché une extrême réserve et prudence à nos compatriotes, afin de ne pas compromettre l’hospitalité dont ils jouissent en France. À cette heure je vous renouvelle instamment cette recommandation.

Nous n’ajouterons rien à cet échange qui derrière la politesse des formules fait apparaître la violence des faits. Deux mondes s’affrontent, celui de l’art diplomatique et de la raison d’État et celui de l’urgence humanitaire et de l’initiative politique. C’est toujours Blum qui alerte et qui propose et c’est Funck qui réagit avec retard et mauvaise humeur, obsédé par les étrangers, les apatrides, les indésirables. L’hospitalité qu’il refusa à ceux qui avaient été accueillis avant la tempête, il l’invoqua pour prêcher la soumission aux lois de Vichy..



1 L’article précédent (« Montpellier, 8 rue du Pont
Juvénal ») a paru dans le Land du 26 août 2022. Nous y avions reproduit une première série de lettres écrites par Léon Cerf, Gaston Lévy, Erika Thuna, Jules Wolf, Ferdy Cahen, Ernst Hartmann, Georg Reinbold, Nicolas Biever, Antoine Krier, Armand Schleich, Nic Molling, Auguste Hanne, les abbés Frédéric Mack et Nicolas Majerus, le rabbin Robert Serebrenik. Dans notre prochain épisode, nous reprenons la suite des événements avec l’arrivée de Blum aux États Unis



2 Fonds Centre Jean Kill (CJK), Dossier Blum 3



3 Fonds Centre Jean Kill, Dossier Blum 4, Grasse



4 E.C. Levy-Raus, lieutenant FFI : « Aide-mémoire non révisé », janvier 2004, 5 pages



5 Marc Trossen: « Les Luxembourgeois en France de 1940 à 1945, résistants, réfractaires, maquisards, déserteurs, émigrés, 2021



6 Marc Trossen, id



7 CJK, Blum 3



8 ANLux, Fonds Blum, Box 7, dossier d, p.14-15 (classement provisoire) 



9 Archives CJK, dossier Blum 3



10 Archives CJK, dossier Blum 4 sous Périgueux



11 Archives CJK, Blum 3



12 Jacques Dollar : Josy Goerres et les Pi –MEN dans la Résistance, 1986, p. 184. Merci aussi à Jim Goerres.



13 Trossen, p. 358



14 CJK, Blum 4 sous Quillan



15 ANL, DH- IIGM- 142 : Fonds Orac



16ANLux, Fonds CDRR, dossier Schwachtgen



17 Archives CJK, dossier Blum 1



18 CJK, Blum2



19 CJK, Blum 2



20 ANLux, Fonds Blum, Box 7c, p. 7,39,41, 74, 83

Henri Wehenkel
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