Les oubliés de l’Histoire (2) – René Blum

Montpellier – capitale du Luxembourg libre

d'Lëtzebuerger Land du 03.06.2022

La Deuxième Guerre mondiale commença le 1er septembre 1939, avec l’agression allemande contre la Pologne.1 À l’Ouest, ce fut la drôle de guerre faite de semblants d’attaques et de fausses alertes, une guerre des nerfs. Le gouvernement luxembourgeois demanda à la population de garder son calme et de ne pas propager des rumeurs : « Nous sommes convaincus que même en cas de conflit généralisé l’intégrité du territoire luxembourgeois sera respectée, à condition que les autorités et les citoyens remplissent strictement leurs devoirs liés à la neutralité. »2

René Blum appartenait au camp de ceux qui depuis toujours avaient misé sur la France. Il le dit rétrospectivement : « Dès 1937 nous avions noué des contacts avec l’état-major français, de façon à être éclairés sur les mesures préventives que nous pouvions prendre, en tant qu’État neutre. (…) L’état-major français nous a conseillé de placer des chicanes à nos postes-frontières en nous indiquant la manière de les construire. (…) Qu’eussent-ils (les Allemands) dit s’ils avaient connu nos contacts avec l’état-major français qui avait fait procéder à la pose d’un câble téléphonique souterrain de façon à nous informer sans risque d’interception de ses communications, sans parler d’un poste de radiodiffusion destiné à nous alerter en cas d’extrême urgence ! »3 Cette concertation secrète fut scellée lors d’une rencontre au sommet entre René Blum et Louis Rivet, le chef du contre-espionnage français. Paul Paillole, l’adjoint de Rivet, nota : « Le 17 novembre 1939, M. Blum, ministre de la Justice et des Travaux publics du Luxembourg, demande à Rivet de faire participer nos services à la surveillance de la frontière allemande. »4 Tout en affichant sa neutralité, le Luxembourg était devenu un allié de fait de la coalition occidentale.

L’union fut générale à une exception près. Le parti communiste s’obstinait à faire entendre une voix discordante. Il croyait, contre l’avis de tout le monde, que l’Union Soviétique n’avait eu d’autre choix que de conclure un pacte de non-agression avec l’Allemagne hitlérienne après l’échec des négociations avec l’Angleterre et la France, que ce pacte était un aveu de faiblesse de la part du IIIe Reich et qu’il permettait à l’Union Soviétique de gagner du temps et de l’espace. La police saisit les tracts des communistes et arrêta les militants pris en flagrant délit.5 Au conseil communal d’Esch les socialistes demandèrent une enquête sur le domicile légal du seul élu communiste, Zénon Bernard, et Antoine Krier lui enleva sa chaise pour signifier qu’il n’avait plus le droit de s’exprimer.

Le 8 septembre, le Parti ouvrier et les syndicats libres se réunirent pour exiger de leurs adhérents qu’ils mettent fin à toute collaboration avec les ennemis de la démocratie. Tour à tour, le journal Die Neue Zeit », la Jeunesse Socialiste et la Libre Pensée s’alignèrent et chassèrent les communistes de leurs rangs. Blum ne protesta pas, il se mit à la tête du mouvement.

Le 15 décembre 1939, il chargea la Sûreté d’enquêter sur les agissements des « Amis de l’Union Soviétique » et d’interroger le responsable de l’organisation Arthur Useldinger et l’imprimeur Houyoux au sujet : « 1° de la rédaction ; 2° de la couverture des dépenses (actif et passif, comptabilités) ; 3° de la distribution (poste ? colportage ?) ». Le brigadier Martin Schiltz n’eut pas accès aux livres de comptes faute d’un mandat judiciaire, ce qui le poussa à demander des mesures plus énergiques : « Mit administrativen Untersuchungen gegen die KPL und ihre Anhänger, die Freunde der Sowjetunion, wird es wohl demnächst nicht mehr genügen, um diese für die Landesinteressen gefahrbringende Bewegung einzudämmen, sondern es müsste schon zum wenigsten ein Verbot der diesbezüglichen Presse-Organe, wenn nicht auch der KPL und der FSU-Bewegung erfolgen. »6

Le 26 février 1940, Blum revint à la charge en s’adressant cette fois-ci au Procureur Général de l’État, Léon Schaack, afin qu’il autorise la Sûreté à enquêter sur les imprimeries Houyoux et Nimax, les journaux Volksstimme, Sozialistische Blätter, Mitock7, Neue Welt et les moyens d’existence de Zénon Bernard, Jean Steichen et Jos Grandgenet. Cette initiative faisait suite à des informations policières anonymes originaires de France.8 Le lendemain, Schaack retourna à Blum sa copie : « La liberté constitutionnelle de la presse (…) réclame une circonspection toute particulière en cette matière de la part des parquets. De toute façon, les vagues propos journalistiques annexés ne fournissent pas d’élément précis suffisant relatif à un texte pénal déterminé pouvant présentement servir de base à une action répressive. Pour autant que dans l’intention du Gouvernement il s’agirait de renseignements politiques à recueillir, le parquet de la Cour supérieure de Justice serait incompétent à l’effet de procéder aux investigations demandées. »9

En février 1940, le gouvernement priva les conseillers communistes d’Esch-sur-Alzette et de Differdange de leur mandat, et, en mars 1940, il exclut la presse communiste du débit postal. Le 7 mars 1940, il demanda au Parquet d’ouvrir des poursuites contre la Volksstimme pour « calomnies envers le ministre de la Justice ». À deux mois de l’invasion allemande tout était prêt pour interdire le parti communiste.10

C’est alors qu’un coup de théâtre se produisit. Le 6 avril 1940, René Blum remit sa démission comme membre du gouvernement « pour des raisons personnelles ». Le Tageblatt expliqua à ses lecteurs que cette décision était devenue nécessaire pour permettre au ministre de se défendre en toute liberté contre une campagne sournoise visant à le discréditer.11

Bech confia au chargé d’affaires américain, Platt Waller, ce qui s’était réellement passé. Il rappela d’abord les circonstances de l’entrée en fonctions de Blum en novembre 1937, « only after he had made certain promises and against the better judgement of Monsieur Bech ». Bech assura qu’il n’avait entretenu avec Blum que le minimum nécessaire de relations officielles, concéda que Blum avait été « a fairly good Minister of Justice ». Il estima que les Luxembourgeois ne seraient pas puritains et qu’ils considéreraient la vie privée des autres avec une certaine tolérance, mais le comportement de Blum aurait obligé même ses amis politiques à prendre leurs distances avec lui. « Something very close to an open scandal took place last week involving one of Mr. Blums mistresses. » L’incident se serait produit dans le bureau du ministre et se serait terminé à la clinique. Plusieurs ministres estimeraient que « Monsieur Blum is no longer fit to touch the hand of the Grand Duchess ».12

La Gestapo de Trèves s’intéressa également à l’affaire. Elle arrêta la maîtresse de Blum, une danseuse de cabaret née à Vienne et âgée de 36 ans. Celle-ci nia être une espionne française, mais avoua avoir entretenu des relations intimes avec Blum depuis 1938. Arrêtée le 7 avril 1940, elle fut relâchée le 16 avril après avoir raconté tout ce qu’elle savait.13

Ainsi se termina sans gloire la carrière ministérielle de René Blum. Il n’y avait eu nul complot et Blum n’avait qu’à s’en prendre à lui-même de sa chute. Il avait cru être le sauveur de la patrie, il ne fut plus qu’une brebis galeuse, un objet de honte et de railleries. Les confidences de Bech au diplomate américain prouvent cependant qu’il n’avait jamais été accepté pleinement, et que son départ arrangeait beaucoup de monde.

Le 10 mai 1940, le Luxembourg fut envahi à cinq heures du matin. Le système d’alerte aménagé par Blum fonctionna à la satisfaction de tous. On brûla les documents jugés compromettants et laissa traîner les autres. Dupong et de Bech partirent les premiers, en même temps que la Grande-Duchesse. Victor Bodson, le successeur de Blum et benjamin du gouvernement, prit en mains les opérations dans la cour de la Caserne du Saint-Esprit. Victor Bodson (1902-1984) avait été le plus proche collaborateur de Blum. Celui-ci l’avait imposé en 1934 à son parti qui se méfiait de ce jeune loup de la jeunesse dorée, connu pour ses exploits sportifs. Bodson donna l’ordre aux soldats de défendre l’intégrité du pays, puis appela au sauve-qui-peut général.14

Blum fut averti vers six heures du matin. Accompagné de son épouse, « sa bonne Anne », il traversa la frontière belge du côté de Messancy, fut arrêté par un barrage, en même temps que le ministre Nicolas Margue et le bourgmestre Gaston Diderich, se vit confisquer sa voiture et ses bagages, réussit grâce à un contrebandier à rejoindre les lignes françaises à travers champs et forêts, poursuivit son chemin par Bastogne, Virton, Sedan et passa la nuit à Verdun. Il arriva à Paris, le lendemain, proposa ses services au gouvernement (qui n’en avait aucun besoin) et fut hébergé par des parents. Le 22 mai, les Blum quittèrent Paris pour Bordeaux, puis Andernos-les-Bains et trouvèrent refuge dans deux villages de montagne des Hautes-Pyrénées, Estarville et Ancizan, à bout de ressources et coupés du monde. Un curé de campagne et un jeune Luxembourgeois de confession juive, Rudy Sternberg, leur auraient sauvé la vie. Le 15 août 1940, ils parvinrent à Montpellier.

Montpellier était la capitale du Luxembourg libre. 6 000 habitants originaires du Bassin Minier y furent recensés par une administration luxembourgeoise qui disposait de ses propres services de police, bureaux de recrutement et services de ravitaillement. Quand la France demanda, le 17 juin 1940, un cessez-le-feu et fit savoir aux gouvernements en exil qu’ils n’étaient plus les bienvenus, Bodson quitta Montpellier « sans esprit de retour », confiant les sceaux officiels au juge Charles-Léon Hammes : « Monsieur Hammes fut nommé chef de l’Administration civile et à titre gracieux. Il a accepté la mission et il l’a exercée en signant même des documents faisant fonction de Ministre de la Justice. »15

Blum arriva, quand les autres partirent. Il n’avait aucun mandat et aucune légitimité. Il avoua à Bodson : « Le sentiment d’infériorité me blesse, d’autant plus que par ici se pavanaient jusqu’en septembre dernier les Hammes, les Lex Servais, les Hoscheid etc., grassement prébendés, qui se faisaient un devoir de vous dénigrer, ayant l’intention de rentrer ou de se plier et de ce fait se faire persona grata là-bas. »16 Trois jours après son arrivée, le 18 août, Blum envoya une lettre désabusée à « Monsieur le Ministre d’État ». Il rappela ses appels incessants restés sans réponse, s’interrogea sur les raisons de ce silence, s’inquiéta d’« une atmosphère lourde de mécontentement et de rancœurs » et décrivit sa situation personnelle comme dramatique. « Je vois approcher l’heure où mon retour au pays s’imposera comme la dernière des nécessités. Je vous abandonne, en homme de cœur, en ami et en ancien collaborateur, d’apprécier les suites d’une pareille décision. »17

Était-ce une menace, un cri de désespoir, un moment de doute ? Le 7 octobre, Blum reçut une « lettre très enthousiaste » de Pierre Krier. La réponse de Blum partit le 18 octobre, fut reçue à Lisbonne par Krier le 13 novembre et au Canada par Bodson le 6 décembre. Blum avait repris courage : « Le bureau (du Centre des Réfugiés Luxembourgeois) avec Monsieur Hoscheid et la Croix Rouge ont filé. Ils n’ont pas été très gentils avec nous et ils ont filé sans s’occuper autrement de nous. Je continue l’affaire avec l’aide de Marcel Cahen qui est chez notre Anna en pension. » Cahen avait été député en même temps que Blum, président du parti libéral de gauche, président du Consistoire israélite et propriétaire d’une fabrique de cigarettes. Il loua un appartement, 8 avenue du Pont Juvénal, qui servit en même temps de lieu d’habitation pour le ménage à trois, de siège officiel du Centre des réfugiés et d’hôtel pour les nouveaux arrivants. Blum assuma la présidence du Centre des Réfugiés, Rudy Sternberg le secrétariat et Madame Blum s’occupa du ravitaillement, la tâche la plus difficile en ces temps de pénurie. « Ma brave Anna tient bravement le coup et tient bien dans son ménage. »

René Blum ajouta : « À l’instant même je lis dans les journaux les dernières mesures contre les Juifs. Ils peuvent être internés ou concentrés en un endroit. C’est dur ici, dis à Monsieur Bech d’intervenir si possible pour les Juifs luxembourgeois. Ils m’embêtent tous les jours, tellement ils sont nerveux. Vous voyez à quel point il est utile de partir d’ici. Ne déposez pas les armes ! »18

45 000 habitants avaient quitté le pays en mai 40. En octobre il n’y avait plus, selon les décomptes de Blum, que 150 Luxembourgeois en France, dont cent à Montpellier, la majorité de confession juive. « Nous recevons assez régulièrement des nouvelles de là-bas, soit verbalement par les cars, soit par la lecture des journaux qui nous parviennent (Wort). D’ordre de Monsieur Jacoby je continue le service du Centre des Réfugiés. »19 Le capitaine Jacoby s’était occupé du rapatriement des réfugiés luxembourgeois pour le compte de la Commission administrative contrôlée par les Allemands. Il en avait profité pour assurer une sorte de service postal entre Luxembourg et Montpellier, ce qui conduisit à sa destitution en novembre 1940. Le gouvernement en exil avait attribué le poste de commissaire à l’évacuation à Antoine Funck, chargé d’affaires luxembourgeois à Paris puis à Vichy. Il y avait donc deux commissaires pour un même ressort avec dès le départ un conflit de légitimité.20 Blum fut désigné par « ceux de là-bas ». Il réclama, sans succès, un mandat du gouvernement en exil qui lui aurait permis de signer en tant que ministre faisant fonction.21

Le 20 février 1941, Blum rédigea un premier bilan de son action : « J’ai fait du bon travail ici. Tous les réfugiés sont actuellement organisés en une quarantaine de groupes, en contact permanent. Je fais comme tu le sais, le pont avec là-bas, où on est au courant. (…) J’ai réussi au point qu’on nous tolère (en France non-occupée) grâce à d’innombrables démarches. » Blum classa toutes les lettres dans deux dossiers qu’il emporta durant ses pérégrinations à travers le monde. Ces dossiers contiennent les rapports des quarante groupes et les lettres de 180 correspondants. C’est un document humain d’une grande richesse, dont nous parlerons dans un article à part.

Cette correspondance trace les contours d’une organisation couvrant l’ensemble de la France non-occupée, à l’exception de Vichy et de Mâcon, où résidaient le chargé d’affaires Antoine Funck et le député-maire Hubert Clement, représentants du Luxembourg officiel.

Le 1er janvier 1941, le Centre des Réfugiés appela ses cercles à célébrer le 23 janvier, date-anniversaire de la naissance de la Grande-Duchesse : « Nous communierons ce jour-là avec Elle dans la pensée à notre Patrie martyrisée et héroïque. » Les délégués furent priés d’« organiser une fête intime de tous les membres de votre colonie, Luxembourgeois ou de résidence au Luxembourg, réunion qui pourra être le prélude d’autres modestes assemblées, où il vous sera loisible de grouper nos concitoyens, d’échanger les nouvelles et d’amorcer l’organisation d’une patrie libérée et heureuse. »22

Un Te Deum fut célébré dans la Cathédrale de Montpellier en présence de l’archidiacre. La Marseillaise et la Hémecht furent chantées par M. Louis Knaff. Dans l’après-midi, une cérémonie eut lieu à la Synagogue. « Deux cents personnes y assistaient, les larmes aux yeux, dont des délégués des réfugiés de l’Est, Alsaciens, Lorrains, Belges. » Le soir, un repas commun avec 95 couverts réunit « les réfugiés luxembourgeois et ayant résidé au Luxembourg ». Des discours furent prononcés par MM. Blum, Cahen, Knaff, Heuertz et Louis Sternberg.

Cette manifestation patriotique ne fut pas possible sans l’accord des autorités. Blum rencontra l’évêque de Montpellier et il obtint le feu vert des Affaires étrangères. M. Sarrien, consul général, insista dans son avis sur le caractère intime de la fête et sur les services à la France rendus par l’ancien ministre : « Les sentiments de M. René Blum à l’égard de notre pays eurent l’occasion de se manifester en maintes circonstances et notamment depuis le début des hostilités. » Donc depuis septembre 1939.

Le 4 août 1940, donc avant l’arrivée de Blum, le Centre des Réfugiés de Montpellier avait reçu un appel à l’aide suivi d’une soixantaine de signatures. Il concernait le sort de cent à cent-cinquante personnes enfermées à Nîmes au Dépôt 753 P. Toutes ces personnes étaient de nationalité allemande et avaient résidé au Luxembourg. Elles avaient un passeport valide et des moyens de subsistance. Elles avaient quitté l’Allemagne pour vivre en sécurité au Luxembourg et avaient dû quitter le Luxembourg quand l’Allemagne s’était emparée du Luxembourg. En France, l’armée les sépara du flot des réfugiés luxembourgeois, refusant d’admettre qu’elle avait devant elle des amis et ignorant qu’il y avait deux Allemagnes, celle des persécutés et celle des persécuteurs.23

Le juge Hammes, prédécesseur de Blum à la tête du Centre des Réfugiés, leur répondit : « Malheureusement nos efforts de libération se résument en la libération des seuls Luxembourgeois. » Il leur demanda de préciser : « 1. Combien de Luxembourgeois se trouvent en votre camp ? 2. Combien d’étrangers ayant résidé dans le Luxembourg et disposés de rentrer en zone occupée ? » Une façon de les prier de bien vouloir se mettre à la disposition de leurs persécuteurs.

Antoine Funck, le chargé d’affaires du Luxembourg à Vichy, partageait la même conception de l’hospitalité. Dans son rapport du 30 octobre 1940 sur « la situation des Luxembourgeois de race juive réfugiés en France », il nota : « Plusieurs Juifs, étrangers ou apatrides, auxquels notre pays avait accordé l’hospitalité, ont réussi à se faire délivrer frauduleusement des passeports luxembourgeois. » Il exprima ses regrets : « Je voudrais bien voir celui qui ne fût pas remué par les mesures cruelles prises contre les Juifs ! Mais les sentiments d’humanité doivent s’arrêter devant la fraude. »24

Funck ajouta à son rapport un « Relevé d’étrangers ayant réussi à se faire délivrer frauduleusement des passeports luxembourgeois ». Une liste de sept noms qui commençait par Hamber Walter né à Vienne et se terminait par Schneider Jean (Hans) né à Schneidemühl. Hamber vivait à Luxembourg depuis 1926 et possédait une boutique de mercerie, rue Goethe. Schneider avait épousé la sœur de Rudy Sternberg et était associé au magasin de jouets Sternberg. Bech répondit à Funck : « Si l’une ou l’autre de ces personnes se présentait à votre Office, je ne crois pas, en considération de leur situation malheureuse, qu’il y ait lieu de prendre d’autres mesures que celle de leur retirer le passeport luxembourgeois et de le remplacer par un passeport d’apatrides ».25

C’était Blum qui était visé. Celui-ci eut l’occasion de se défendre contre l’accusation de falsification en avril 1942 après son arrivée à Montréal. Il avoua avoir certifié à Schneider en juin 1940 à Bordeaux être le détenteur d’un passeport luxembourgeois, ceci au titre de résident étranger : « À la suite d’une menace d’internement comme étranger dans un camp de la part des autorités françaises, Mr. Schneider m’a prié de certifier son identité avec celle mentionnée sur la pièce ci-dessus visée, seule formalité réclamée par lesdites autorités. »26

Ces incidents posaient une question de principe. Pour Blum, la communauté luxembourgeoise comprenait les Luxembourgeois de naissance, les Luxembourgeois naturalisés et les personnes qui avaient reçu le droit de séjour au Luxembourg. Il avait défendu ce point de vue comme député dans tous les débats sur l’indigénat et la nationalité depuis 1920 et en avait tiré les conséquences pratiques comme ministre dans la période cruciale des persécutions nazies. Denis Scuto a retracé dans sa thèse de doctorat cette longue lutte contre la régression nationaliste et pour la défense de l’héritage de la Révolution française. Avant d’être acculé à la démission en 1940 Blum s’était encore opposé de toutes ses forces à l’introduction du funeste droit du sang, rappelle Vincent Artuso : « La loi sur l’indigénat de mars 1940 effaça tout ce pour quoi Blum s’était engagé. (…) Le vote de cette loi, contre la volonté de Blum, mais avec des voix socialistes et sous un gouvernement auquel participait le parti ouvrier, valait clôture (dans l’évolution vers une vision nationaliste et ethnocentrée). »27 Blum pouvait-il rejeter maintenant ceux qu’il avait accueillis et protégés ?

Pour les juifs luxembourgeois réfugiés en France la question de la nationalité était devenue une question de vie et de mort. La majorité des 4 000 juifs ayant résidé au Luxembourg en 1940 ne possédait pas la nationalité luxembourgeoise. Rares étaient les familles juives qui ne comprenaient pas des membres qui avaient gardé leur ancienne nationalité ou étaient devenus apatrides parce qu’ils reculaient devant une procédure de naturalisation trop onéreuse, trop lente et trop chicaneuse. Imposer le droit du sang, c’était exclure une partie des juifs de la communauté nationale.

Il s’ajoutait une complication supplémentaire due aux effets des lois de Nuremberg sur les couples mixtes. Le gouvernement, auquel avait appartenu Blum de novembre 1937 à avril 1940, n’avait pas voulu dénoncer la convention de La Haye de 1902 réglant la reconnaissance mutuelle des législations matrimoniales. Les lois de Nuremberg interdisant le mariage entre juifs et non-juifs s’appliquaient ainsi au Luxembourg avant l’occupation allemande si l’un des époux était de nationalité allemande. Après mai 1940, ces couples étaient séparés par les autorités françaises, le conjoint juif étant emprisonné au camp de Gurs.

Le rôle de Blum dans tous ces cas fut décisif. Blum connaissait l’argumentation juridique et les démarches nécessaires pour mettre en échec les bureaucraties les plus obtuses, trouvant souvent le moyen de sortir les malheureux des pièges où ils s’étaient mis, utilisant son autorité et ses relations. Il n’inventa rien, ne falsifia rien, mais signa d’innombrables certificats en utilisant le titre de « Ministre honoraire de la Justice », quand il s’agissait de faire renouveler des passeports luxembourgeois ou de confirmer des identités en cas de perte des passeports. Ces certificats étaient indispensables pour obtenir le droit de séjour, le permis de travail, la possibilité de circuler d’un département à l’autre ou d’émigrer. Ils furent finalement acceptés par les consulats américains de Lyon et de Marseille, par les préfectures et les bureaux de police.

Le Centre des Réfugiés luxembourgeois ne disposait pas de moyens propres28, mais il pouvait orienter les demandeurs d’aide vers des organismes officiels qui distribuaient des aides en forme de vêtements, de nourriture ou d’allocations, la Croix Rouge et les Centres d’Aide aux Réfugiés. En précisant de ne surtout pas avouer qu’on n’avait pas de ressources et qu’on était sans travail. Il était indispensable de retrouver les personnes dispersées, de leur donner des nouvelles du pays et des perspectives d’avenir.

Le projet initial de Blum avait consisté à préparer l’évacuation collective de l’ensemble des réfugiés vers l’outre-mer. Un tel projet semblait réaliste quand le nombre des réfugiés à évacuer était estimé à une centaine d’individus. Malgré les départs en Amérique, le nombre de réfugiés ne baissa pas et atteignit vite des milliers de personnes. Le Centre des Réfugiés commençait à être connu, apparaissant de plus en plus comme l’adresse de contact et l’ultime espoir. La persécution s’abattant sur la population restée au Luxembourg produisait de nouveaux flots d’immigrés obligés de quitter de gré ou le force l’ancien Grand-Duché.

Ce furent d’abord les convois de juifs expulsés du Luxembourg vers le Portugal puis vers la France non-occupée. Ce furent ensuite les résistants traqués par la police, les membres du clergé échoués à Lourdes et à Lyon, et enfin les jeunes refusant l’embrigadement nazi et désirant rejoindre les armées alliées et affectés dans les Chantiers ruraux de Lunel et de Digne. Le port d’attache était toujours Montpellier, le correspondant s’appelait Blum, pour les passagers clandestins désigné comme « Monsieur Fleur ».

Les chemins qui conduisaient à Montpellier devinrent bientôt des pistes, des filières, des réseaux. Deux des principaux collaborateurs de Blum jouèrent un rôle éminent dans la résistance européenne. Le Docteur Charles Marx, qui créa en novembre 1940 à Quillan dans la Vallée de l’Aude une clinique qui devint un hôtel pour les passagers clandestins en direction de l’Espagne, et Walter Hamber, alias Paul Gauthier, qui créa à Marseille le réseau d’information « Famille Martin ». Les deux filières se rattachèrent au réseau Mithridate du BCRA, le service de renseignement créé par De Gaulle.

Vers le milieu de l’année 1941, la situation de Blum devenait de plus en plus difficile. Son état de santé s’était détérioré et il dut subir une opération. Ses appels à Lisbonne, Montréal et Londres devenaient dramatiques, selon Blum des relations à sens unique, empreintes de méfiance. De plus en plus d’agents de la Gestapo étaient signalés dans les colonies luxembourgeoises.

Le 19 novembre 1941, Blum reçut un courrier officiel de Vichy. Le Commissariat Général aux Affaires Juives lui fit savoir : « J’apprends que vous n’avez pas déféré aux prescriptions (…) prescrivant le recensement des juifs habitant la France. » On lui demanda de prouver dans un délai de deux semaines qu’il avait trois grands-parents non-juifs ou qu’il s’était converti à une autre religion sous peine d’« internement dans un camp spécial ». Blum n’était pas juif, mais il n’avait aucun moyen de le prouver. Pour gagner du temps il fit jouer ses anciennes relations avec l’ambassade de France à Luxembourg. Il contacta Henri de Bourdeille, le n°2 de l’ambassade, qui avait poursuivi sa carrière diplomatique à Vichy. Il ne reçut aucune réponse, mais fut laissé tranquille pendant un certain temps.29

Le 24 janvier 1942 à neuf heures du soir, Blum fut averti par un émissaire de l’organisation juive HICEM que son arrestation était imminente et qu’un bateau l’attendait, lui et son épouse, dans le port de Marseille, le lendemain. Selon Blum l’émissaire nocturne aurait dit : « Vous avez sauvé plus de cinq mille juifs qui avaient besoin de votre visa pour fuir l’Allemagne hitlérienne. Maintenant, c’est notre tour. »30

1 L’article « René Blum (1) » a paru dans le Land du 04.03.2022.

2 Escher Tageblatt, 28.8. 1939 : « Die Proklamation der Regierung ».

3 Gilbert Renault (colonel Rémy) : La ligne de démarcation (X), p.265-5, 280.

4 Paul Paillole : Services Secrets 1935-45; Henri Koch-Kent : Vu et entendu, p. 332.

5 ANLux, Justice 76/55, notamment p. 14, 19 et 22 et 76/56, p. 4 et 5.

6 ANLux, Justice 76/56, p. 8, 9, 10.

7 Journal satirique édité par Nic Molling, sans aucun rapport avec le parti communiste.

8 ANLux, Justice 76/56, p. 18, 76/57, p. 2, 60, p. 22. Le rôle des services secrets français apparaît à trois reprises.

9 ANLux, Justice 76/56, p. 13, 14, 23, 26, 30, 31, 32.

10 ANLux, Justice 76/59, p. 1 et 60, p.1 et 14.

11 Escher Tageblatt, 8.4.1940: « Unserem scheidenden Minister ».

12 National Archives Washington, Department of State, RG 59, Decimal File, 1940-1944, 850 A.00/88

13 Service historique de la Défense (SHD), Vincennes, GR28 P8, Nr. 116.

14 Le déroulement des événements de la nuit du 9 au 10 mai 1940 est contesté. Voir Emile Haag, Emile Krier : La Grande-Duchesse et son gouvernement pendant la Deuxième Guerre mondiale, p.55-69 ; Colonel Will Albrecht : « Den 10. Mé 1940 » in Jacoby/Trauffler : Freiwëllegekompanie, 1940-1945, tome 2 ; Marcel Engel : « Als der Hahn krähte- In der Nacht zum 10-Mai – Minister Bodson », Land, 24.5.1963. Pour la version de Blum, voir La Ligne de démarcation, p.282-286.

15 Bodson à Hammes, daté du 10.7.1940. Fonds E. Krier-Bodson, ANLux. Dans le même dossier, Bodson a conservé le certificat daté du 19.6.1940 signé par Hammes en tant que « Conseiller faisant fonction de Ministre de la Justice du Grand-Duché de Luxembourg » et la lettre de Blum à Dupong du 18.12.1940 avec ce post-scriptum : « Vic. voudra bien m’envoyer une procuration identique à celle qu’il a délivrée à Hammes ».

16 Blum à Bodson, Montpellier, 27.1.1941. Fonds E. Krier-Bodson, ANLux.

17 Blum à Dupong, Montpellier, 19.8.1940. Fonds E. Krier-Bodson, ANLux.

18 Blum à P. Krier, Montpellier, 18.10.1940. Fonds E. Krier-Bodson, ANLux.

19 Rapport Blum à Dupong, 8.11.1940, reçu à Lisbonne le 26.11, à Montréal le 28.12.

20 Heisbourg Georges: Le gouvernement luxembourgeois en exil 1940, p.75-76. Selon Heisbourg, il restait en zone non-occupée « quelque six-cents réfugiés », fin août 1940.

21 Blum à Dupong, 18.12.1940. Fonds E. Krier-Bodson, ANLux.

22 Rapport Blum du 25 janvier 1940, dans ANLux Fonds E. Krier/Bodson ; Archives diplomatiques, La Courneuve, série Guerre Europe, 1940-45 Vichy, Carton 20, dossier 573 ; ANLux, Affaires Etrangères Zv573, Carton 200/1, N° 16 bis ; Heisbourg : Le gouvernement en exil volume, tome II, p.17-18.

23 Archives Centre Jean Kill, Dossier Blum 4.

24 Paul Cerf: L’étoile jaune au Luxembourg, p.239-241 ; Georges Heisbourg : Le gouvernement luxembourgeois en exil 1940, p. 191-192.

25 Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, Bestand R, Bestellnummer 102.945.

26 Blum à Dupong, Montréal, 30.4.1942 : « Note dans l’affaire Schneider-Sternberg, Lisboa ».

27 Vincent Artuso, La question juive au Luxembourg, rapport final, p.92-93. Denis Scuto, La nationalité luxembourgeoise (XIXe-XXIe siècles), p.177-212.

28 Blum reçut des aides à titre personnel et en tant qu’avances sur son traitement d’attente. Voir : Dupong à Funck, 28.8.40.

29 Documents reproduits dans La Ligne de démarcation, p.63 et 65.

30 Pour le récit de Blum voir La Ligne de démarcation, p.293-301.

Henri Wehenkel
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