L’exposition est simplement intitulée La rétrospective, elle s’avère aussi radicale que sa dénomination

La force de la peinture

d'Lëtzebuerger Land vom 14.01.2022

Il est des expositions qui se révèlent au visiteur au fur et à mesure, dans le rythme même de son parcours, comme le ferait un territoire, avec ses paysages multiples et variés. D’autres vous assaillent, le seuil une fois franchi. Elles frappent fort, un coup de poing, un direct qui assomme, à peine le gong a-t-il ouvert le premier round. C’est exactement ce qui se passe avec l’exposition de Georg Baselitz au Centre Pompidou, à Paris. Avec d’un côté de la première salle, ces peintures alignées, de pieds gonflés, remontant des fois plus haut, de morceaux de jambes donc, dans l’un et l’autre cas, de paquets de chair rose, rougeâtre. Non, des révélations de peinture, des illuminations.

Au fond de la salle, la même force. Des têtes aux yeux exorbités. Ailleurs, la tête se réduit à son tour à une boule de chair où l’on devine à peine les traits. Cette peinture aurait dû scandaliser d’emblée, elle l’a fait pour de mauvaises raisons. Des sexes géants et dressés, et puis surtout cette toile, Die grosse Nacht im Eimer, la traduction française dit joliment le reste, la Grande Nuit foutue. Et à l’époque, le procureur de faire de l’esprit, « nicht die grosse Nacht, die Kunst ist hier im Eimer… », et de faire condamner artiste et galeristes, de faire saisir le tableau.

C’est vrai, Baselitz a donné du fil à retordre aux autorités, ses héros déchus réglaient leur compte aux régimes auxquels il avait échappé. Et cela dans des gestes violents repris entre autres de Lautréamont et d’Antonin Artaud. De là sans doute aussi ses tableaux fracturés, ou découpés en bandes, avant le renversement des motifs, le sujet ou sens dessus dessous, qui à partir de tel Mann am Baum, de 1969, deviendra dorénavant son image de marque.

À la limite, on peut aisément comprendre que Baselitz ait voulu tourner le dos aux motifs, aux sujets, en ait eu assez de s’y voir réduit. Alors que tout dans sa peinture y ramenait. Il lui fallait en quelque sorte, après avoir fait sa révolte, gagner « la liberté de m’intéresser (exclusivement) aux problèmes picturaux… couper court à toute comparaison possible entre mes modèles et la nature ». Chose difficile, voire impossible, si l’on prend le scandale de la biennale de Venise, en 1980, de son Modell für eine Skulptur, le bras droit levé, geste perçu comme ambigu (comme le furent aussi les œuvres d’Anselm Kiefer avec qui il partageait le pavillon allemand). Non, il fallait y regarder mieux, ce n’est pas un bras tendu du salut d’un temps tant honni, la paume de la main ouverte est tournée vers le haut. À la manière des statuettes lobi, du Burkina Faso, que Baselitz entretemps s’était mis à collectionner.

Ce fut là sa première sculpture en bois. En taille directe, avec une même force dans les coups de hache, de ciseau, que dans ceux que la brosse, le pinceau, voire les doigts, firent subir à la toile, dont ils la faisaient vivre dans un chromatisme vif souvent. À Beaubourg, jusqu’au 7 mars prochain, on suit de la sorte le développement d’un œuvre qui compte parmi ce qu’il y a de plus passionné, passionnant, sur la scène artistique. Des sculptures viennent par exemple rendre hommage aux « Trümmerfrauen », elles sont trois dans l’exposition, il y en a treize en tout, Dresdner Frauen, les visages profondément entaillés, teints de jaune. Des peintures ouvriront un autre espace des souvenirs, où à partir de 2005 Baselitz revisite ses propres tableaux, ça s’appelle Remix, et voilà que le soldat de 1966, à l’uniforme raccommodé, se fait Moderner Maler, avec les traces rouges qui peuvent évoquer des giclures de sang, mais que de légèreté gagnée au fil du temps. Pareillement, dans les silhouettes évanescentes, comme dans le double portrait de l’artiste et de sa femme Elke, Ach, rosa, ach rosa.

Une fois n’est pas coutume, il faut mentionner pour en dire beaucoup de bien le catalogue de l’exposition, avec le texte de Bernard Blistène, l’ancien directeur du Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition avec Pamela Sticht, et son long entretien avec Baselitz. Mais surtout, après avoir vu l’exposition, on lira avec le plus grand plaisir Philippe Lançon, sa découverte de l’artiste, ce qu’il appelle lui-même Une nouvelle enfance selon Baselitz, autour d’un bien énigmatique chirurgien de musique classique (et collectionneur). « Dans l’enfance, il y a toujours des moments où l’on traverse Dresde en feu, des moments qu’on n’oublie pas. On travaille à partir de ces moments. » Avec des réalisations heureuses qui peuvent toutefois être bien différentes, opposées ; comme Baselitz, Imi Knoebel est né près de Dresde, l’un en 38, l’autre en 40, tous deux ont vu la ville en flammes, en ruines.

Lucien Kayser
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