La faillite de Paul Thiltges Distribution révèle la fragilité du cinéma luxembourgeois et soulève de nombreuses questions sur la santé du secteur

L’envers du décor

d'Lëtzebuerger Land du 24.04.2026

« Le cinéma luxembourgeois jouit d’une excellente image et d’une solide réputation : on n’a jamais eu autant de sélections et de prix dans des festivals internationaux », se réjouit Guy Daleiden, directeur du Film Fund face au Land. Ce triomphalisme déplaît à l’ALTA (association des techniciens de l’Audiovisuel). Son président, Carlo Thiel affirme que « de nombreux techniciens arrêtent parce qu’ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Les films qui remportent des prix dans des festivals ne leur donnent pas vraiment de travail ».

La faillite de Paul Thiltges Distribution (PTD) annoncée le 6 mars, renforce le sentiment de marasme ambiant. Surtout que cette banqueroute en suit d’autres : Bac Film en 2023, Calach en 2024 et Wady Films en 2025. Cette faillite est d’autant plus retentissante que Paul Thiltges est un des pionniers du cinéma luxembourgeois et une des chevilles ouvrières de son système de financement. En 1986, bien avant la création du Film Fund, il avait obtenu un million (de francs luxembourgeois, bien sûr) du Fonds culturel national, somme qu’il avait doublée à travers un emprunt bancaire, pour tourner Gwyncilla, Legend of Dark Ages, le premier film d’Andy Bausch. « J’ai perdu de l’argent et j’ai remboursé la dette de ce film pendant cinq ou six ans ; mais je crois que ça a été un déclencheur pour la suite du secteur », relatait-il à culture.lu en 2023.

Espérant limiter les dégâts en recouvrant des dettes, notamment auprès d’un coproducteur italien, Paul Thiltges s’en remet à la curatrice et ne veut pas commenter sa situation. Une des raisons avancées sur ses difficultés tient au fonctionnement même du financement par le Film Fund. Le versement des aides est effectué par tranches, en fonction de l’avancement de la production (au début et à la fin du tournage). La dernière tranche n’arrive qu’après un décompte final, avec un certificat d’audit établi par un cabinet luxembourgeois. Les coproducteurs doivent aussi être certifiés et prouver que l’argent a bien été investi dans le film, selon les règles établies. Globalement, les sociétés de production doivent préfinancer leurs dépenses en empruntant auprès de banques ou d’organismes spécialisés, ce qui coûte forcément en intérêts. « Le secteur financier est aujourd’hui sceptique face à l’industrie du cinéma. Nous sommes souvent obligés de chercher nos financements à l’étranger. Ce qui est quand même un peu aberrant pour le pays des banques », détaille Donato Rotunno, président de l’ULPA (Union luxembourgeoise de la production audiovisuelle). Le producteur ajoute que l’équilibre économique d’un film est fragile et le montage souvent difficile à boucler, nécessitant « plusieurs années » pour rassembler les coproducteurs et sources de financement (distributeurs, télévisions, fonds européens ou régionaux...). Cependant, les producteurs sont plutôt satisfaits du système, d’autant que le budget du Film Fund pour les aides a été voté pour les quatre années à venir, avec trente millions par an. « Cela donne une prévisibilité qui nous manquait. »

« Le problème n’est pas s’il y a assez d’argent mais comment il est distribué. Les producteurs reçoivent les aides du Fonds et ils sont les seuls à pouvoir donner du travail à l’ensemble des branches. Mais le ruissellement n’est plus au rendez-vous », estime le président de l’ALTA. Carlo Thiel considère que les producteurs dérogent trop facilement à leur obligation de dépenser des aides financières sélectives (AFS) en salaires locaux. Pour les films de fiction, « un minimum de 25 pour cent du montant de l’AFS est dédié à des charges sociales luxembourgeoises et un minimum de postes doit être attribué à des professionnels du secteur audiovisuel luxembourgeois », lit-on dans le règlement du Film Fund. (Pour les films d’animation, le minimum est fixé à quarante pour cent.) L’ALTA souhaite un « protectionnisme renforcé », obligeant à plus de dépenses locales. Le représentant des techniciens espère aussi une meilleure prise de conscience de leurs besoins et conditions de travail. Par exemple, en cas de reports ou d’annulation de tournage, fréquents, les techniciens se retrouvent sans emploi. « Et contrairement à d’autres pays, ils ne peuvent pas se retourner vers un marché de la publicité, car trop étriqué. »

L’association a réalisé une enquête auprès de ses membres (environ 120 personnes) : Plus de la moitié d’entre eux (53 pour cent) pense ne plus exercer leur métier au Luxembourg d’ici trois ans. En 2019, ils n’étaient que quarante pour cent à exprimer cette opinion, reflétant une crainte pour l’avenir du secteur. « Cette dégradation est inquiétante. On a moins de jeunes qui veulent faire nos métiers et ceux qui sont là ont moins d’occasions de travailler, d’apprendre, de progresser. À terme, il restera des producteurs, mais plus de techniciens ! », s’énerve Carlo Thiel.

Les sociétés de service sont aussi dans la tourmente. Arri Rental, une entreprise de location de matériel de tournage, fermera prochainement son site au Luxembourg après plus de vingt ans d’activité. La maison-mère munichoise jugeant le Luxembourg plus assez rentable. Les prestataires en post-production se plaignent également. « Ça fait deux ans que je dis que ça va mal et que j’ai l’impression de parler dans le vide », signale Philippe Kohn. Sa société de post-production sonore Philophon a évité la faillite de justesse. Il a réduit considérablement le nombre de ses employés, passant de huit à trois personnes et fermé le studio qui était basé au Filmland. Il regrette que ce soit « presque systématiquement » la post-production qui fait les frais des demandes des coproducteurs étrangers pour qu’une partie des dépenses se fasse chez eux. « On nous a poussé à investir pour avoir un matériel de pointe, mais aujourd’hui, on nous laisse de côté. » Son collègue dans la post-production de l’image, Raoul Nadalet avec sa société Espéra note que certains pays ont mis en place des aides ou des incitants spécifiques pour la post-production. Il explique aussi que les machines qu’il utilise sont très coûteuses et exigent des mises à jour également onéreuses. « Les investissements sont difficiles à rentabiliser sur le petit marché qu’est le Luxembourg. Ce qui explique aussi les prix pratiqués ». L’incertitude et l’instabilité des projets à venir l’inquiètent. Et la fin annoncée de Filmland n’est pas là pour le rassurer.

Ce mercredi, Filmland SA a annoncé, par voie de communiqué, la cessation de ses activités à compter du 31 juillet. Fondée par six sociétés de production, cette entreprise exploitait depuis 2013, les studios construits à Kehlen. « La réalité économique actuelle ne permet plus de garantir un modèle d’exploitation viable et durable. L’évolution du marché, la pression concurrentielle internationale ainsi que les contraintes structurelles liées à l’exploitation de studios de tournage ont progressivement fragilisé l’équilibre économique de la société », justifie le communiqué. Les producteurs étaient locataires de cette infrastructure où plus de cent films ont été tournés, au moins en partie. « C’est un outil indispensable, mais très difficilement rentable », confie Donato Rotunno, un des producteurs concernés. Il ajoute que le propriétaire, l’avocat Victor Elvinger (à travers une société immobilière, West-Immo), « a toujours joué le jeu » et s’est montré conciliant quand des loyers étaient en retard. Ce dernier n’a pas souhaité s’exprimer auprès du Land. Le retrait de l’exploitant ne veut pas forcément dire la fin des studios, le producteur considère que des investissements publics pourraient sauver la mise : « Partout en Europe les studios sont soutenus financièrement par les pouvoirs publics. » Guy Daleiden tempère: « Cela ne fait pas partie des missions du Film Fund d’exploiter un studio de production ». Mais il ajoute, comme pour lancer un appel : « Tous les domaines culturels ont leur infrastructure, la Philharmonie, les théâtres, les musées… »

La santé du secteur est-elle critique ? « Les problèmes des techniciens et des prestataires de service sont bien réels », ne cache pas le directeur du Film Fund. Il se souvient que les débuts du secteur se sont bâtis avec eux : « Au début, l’audiovisuel s’est développé avec des productions internationales qui dépensaient de l’argent, principalement en embauchant des techniciens, à travers des sociétés de production luxembourgeoises. » Certains de ces techniciens travaillent encore aujourd’hui et ont acquis une belle expérience via ces productions. Progressivement, les mécanismes d’aides ont évolué pour promouvoir des productions différentes et développer des projets locaux. « On a réussi à faire évoluer plusieurs métiers de l’audiovisuel, mais aujourd’hui, c’est sur les techniciens qu’il faut accentuer les efforts. »

Le directeur du Film Fund espère annoncer des modifications du système « avant Cannes ou à Cannes » (le festival se déroule du 12 au 23 mai). Il détaille les montants plafond que peuvent recevoir les productions : trois millions d’euros pour une production majoritaire, 1,5 million pour une production minoritaire et 200 000 euros pour un CinéWorld, une contribution réduite assortie de peu d’obligations. (De cette catégorie proviennent les films qui ont remporté le plus de prix comme Un simple accident ou All we imagine as Light). Ces montants n’ont pas changé depuis quinze ans malgré l’inflation. « L’idée sur laquelle on travaille est d’augmenter les aides par film. Donc éventuellement faire moins de productions, mais dépenser davantage au Luxembourg. On va trouver un moyen d’imposer un minimum de techniciens et de prestataires du Luxembourg. » Partie prenante aux réflexions pour l’avenir, le président de l’ULPA ajoute : « Il faut pouvoir donner à manger à tout le monde ».

Les sociétés de production luxembourgeoises vivent à 90 pour cent des aides publiques. Diversifier les sources de financement, avec la création d’un fonds privé par exemple, représente une piste régulièrement explorée sans succès. Des discussions avec le ministère des Finances sont maintenant en cours pour relancer un mécanisme fiscal (tax shelter), comme il en existe dans d’autres pays européens. Le retour des certificats d’investissement sera peut-être une nouvelle voie pour sortir le cinéma de sa crise actuelle.

France Clarinval
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