Pour qui sonne le glas

d'Lëtzebuerger Land du 24.04.2026

Devant la Konschthal, un 4X4 kaki est garé, chargé de grosses enceintes. Un véhicule de guerre ? Pour diffuser quoi, de la propagande ? Après tout, c’est dans l’air du temps. Mais pas du tout. Il s’agit plutôt ici d’une guérilla socio-culturelle qui voit une nouvelle pratique l’emporter sur les traditions : le Horeg Sound System, un phénomène populaire né en Indonésie, plus particulièrement dans l’est de Java. Faites du bruit pour État bruit, la nouvelle exposition de la Konschthal !

L’artiste allemand Nik Nowak vient nous chercher dès l’entrée et nous mène directement au premier étage qu’il occupe à lui seul. Avec Tracing a ghost, on rentre en immersion totale dans une exposition multi-supports où la photographie, la vidéo, les installations, et les collages explorent le Horeg. Un fond électro de sons mixés (au volume contrôlé) est diffusé par des enceintes attachées cette fois sur des pirogues. Les sangles jaunes qui permettent de fixer et de transporter le tout constituent le fil rouge de l’installation. L’expographie tonitruante s’accorde bien avec le propos : le Horeg Sound System pourrait s’apparenter à une Schueberfouer, en encore plus fort. Le succès populaire est garanti, même sur les réseaux sociaux. Là-bas, la moindre célébration – mariage, fêtes de village et religieuses – s’accompagne de cette parade fracassante qui vient secouer les traditions et donc la société. Fasciné, Nik Nowak propose même une vidéo qui documente cet engouement à grand renfort de témoignages pour et contre.

Si cette guerre-là relève plus d’une révolution culturelle, elle redevient funeste à l’étage au-dessus. Le trio ukrainien « Open Group » nous plonge dans une ambiance rouge feutrée, mais on est loin du cabaret. Après Repeat after me (2022) qui mettait devant la caméra des réfugiés ukrainiens, les artistes remettent le couvert avec Repeat after me II (2024), présenté au pavillon polonais de la Biennale de Venise. Le visiteur entre dans un abri de guerre. Il est invité à un karaoké. Des micros sur pieds l’attendent. Il suffit de lire les paroles, ou plutôt les onomatopées glaçantes – nul besoin de traduction – que prononcent les réfugiés ukrainiens cadrés en gros plan. Chacun y va de son imitation : le bruit d’une arme, d’une bombe, ou d’un missile trop souvent entendus. Ce karaoké perd soudainement tout aspect distrayant. On se laisse tomber sur les lits de camp pour écouter ces visages qui reproduisent avec une justesse percutante des sons gravés dans leur mémoire.

Un peu plus loin chez Nika Schmitt, on tire une sonnette d’alarme. L’artiste luxembourgeoise est la seule à nous proposer l’expérience du bruit acoustiquement intolérable. Avec Harm, elle automatise quatre scies qui se confronte de manière répétée à des fils de cuivre qui, une fois sciés, causeront leur chute. Le tout grince doucement, inlassablement, jusqu’à devenir insupportable. Il vaut mieux s’en aller pour éviter de se confronter à cette métaphore de l’humanité. Un peu plus loin, Sweet Zenith nous pousse jusque dans nos retranchements auditifs. Ces fleurs de panneaux solaires sur lesquelles se balancent des ampoules lumineuses font partie d’un cycle infernal auto-alimenté qui a la fâcheuse tendance de produire un son variable rapidement insoutenable.

Encore plus inquiétante – décidément, aucun espoir à l’horizon ? – Aura Satz réussit le tour de force de rendre plus effrayante une sirène d’alarme. Avec Warnings in waiting elle nous place au centre de trois grands écrans suspendus qui documentent des sirènes d’alarme, bien massifs, probablement bien efficaces. Pour accompagner l’image, l’artiste londonienne superpose de la musique contemporaine un brin angoissante qui agit comme un filtre sur les vidéos. Ces sirènes muettes deviennent ainsi autant de scénarios catastrophe potentiels quand résonne ce chant des sirènes.

Chez Tintin Patrone, le monde est pop, mais pas rassurant pour autant. L’installation Birth of a Nation, met en scène un automate de mouton à roulettes, un hologramme de tête féminine et des rochers sonores, le tout sur fond rose bonbon acidulé. L’IA règne en maître, il ne reste plus la moindre trace humaine dans cet univers synthétique. L’artiste allemande et philippine a travaillé sur les sons qui caractérisent une nation, le folklore qui crée une authenticité culturelle. Elle a ainsi créé un « fakelore » en alimentant la machine de l’exemple du Luxembourg, son passé agricole, son hymne, sa langue… Les chants traditionnels, les hymnes patriotiques ainsi générés sortent de l’hologramme, du mouton-robot ou des pierres camouflées : voilà une vraie fausse BO nationale. Un dédoublement – ou plutôt un détriplement – de situation à mi-chemin entre virtualité, science-fiction et conte populaire.

Changement d’ambiance chez Brognon Rollin. On plonge dans le noir, si ce n’est le rayonnement électrique de deux gros jukeboxes au fond de la salle, 24h Silence, 2020 et 24h Silence, 2026. Les deux artistes nous surprennent avec l’art et la manière : ils ont enregistré le silence. Ou plutôt, des plages et des plages de minutes de silence officielles, captées partout dans le monde et gravées sur d’authentiques disques vinyles. On peut les choisir et les écouter. Il faut se pencher sur le menu lumineux, déchiffrer des titres comme « Décès de Lady Diana, Parking de supermarché, Londres, UK, 6 septembre 1997 » et écouter, seuls dans le noir ces minutes de silence… assourdissantes. Car elles sont rarement silencieuses. Il y a une ambiance, un vent qui souffle, un chien qui aboie ou un bébé qui pleure. Mais le titre nous a plongé dans un moment solennel. On se recueille, on repense à ces morts, ces massacres, ces attentats... À combien de minutes de ce type sommes-nous capables de nous confronter ? Il y en a pour plus de deux heures d’écoute sur chaque juke box, deux heures de mémoires tristes qui tranchent considérablement avec leur media disco. Un décalage subtil pour présenter une humanité qui s’indigne en silence.

Bien plus austère dans son approche vidéo, Gabriela Löffel joue avec la neurasthénie de sujets sérieux dans des mises en scène en intérieur, aux couleurs saturées. L’artiste suisse nous emmène vers des thèmes qui semblent faits pour qu’on ne s’y intéresse pas. Les vidéos sont sobres, presque volontairement ennuyeuses. Dans Grammar of calculated ambiguity, plusieurs spécialistes décortiquent le propos d’une table ronde sur le secteur financier offshore. Un univers gris et opaque, un discours qui nécessite beaucoup de travail pour devenir intelligible, si tant est qu’on réussit à s’intéresser au propos intégral. Suivent deux doubles projections qui nous emmènent dans des univers différents mais tout aussi déconstruits. Performance est un discours sur la sécurité intérieure, capté au moment de la répétition du conférencier avec un coach. La diction et les gestes sont travaillés inlassablement, dans la pénombre d’une salle de conférence vide. On retrouve la guerre, sous forme de répétition aussi dans Setting, où une voix off raconte l’expérience de figurants dans des exercices militaires de mise en situation. Le décalage de cette voix monocorde devient double lorsqu’apparaît fugacement à l’écran le bruiteur qui obtient des bruits de guerre avec des fruits et des légumes.

État bruit reflète les préoccupations actuelles avec un vacarme contrôlé et on aurait parfois souhaité plus de décibels. À l’exception de Nik Nowak et sa guérilla sociale, les artistes rassemblés ici constatent la misère humaine passée (Brognon Rollin, Aura Satz), présente (Gabriela Löffel, Open group) et s’inquiètent du futur (Nika Schmitt, Tintin Patrone). Le bruit qui nous entoure est menaçant. Il est peut-être temps de faire hurler des Horeg Sound Systems pour fracasser les idées noires, mais vraiment cette fois-ci.

Romina Calò
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