Changement de registre

d'Lëtzebuerger Land vom 02.12.2022

La coopérative viticole Domaine Vinsmoselle a souffert ces dernières années. Entre la chute des ventes de crémants pendant la pandémie (elles sont reparties à la hausse depuis), le procès perdu contre tous les autres producteurs à propos son nouveau nom (« Les Vignerons de Vinsmoselle », finalement transformé en « Les Vignerons de Domaines Vinsmoselle », ce qui a valu de recréer tous les supports marketing et les étiquettes en quelques semaines sous peine d’astreintes) et les problèmes structurels dont la coopérative peinent à se défaire (vieillissement de l’âge de ses viticulteurs, gamme pléthorique, qualité variable…), les temps sont durs pour l’acteur majeur du secteur au Luxembourg, qui vinifie près de cinquante pour cent des raisins mosellans.

Dans ce contexte, le débarquement de Patrick Berg par le conseil d’administration à la fin du mois d’août n’était qu’une demie-surprise. On lui reprochait off the record (et peut-être un peu facilement) d’être l’unique responsable de ce changement nom qui a coûté beaucoup d’argent et de tension à la coopérative. La nomination d’André Mehlen au poste vacant, annoncée par nos confrères de RTL en fin de semaine dernière, était, par contre, très inattendue. Traditionnellement, le poste de directeur est attribué à un comptable ou à un commercial. Constant Infalt (directeur de 1978 à 2011) tenait les registres de Vinsmoselle avant d’en être le directeur. Georges Schaaf (2011-2014) est un spécialiste du marketing (notamment passé par Villeroy & Boch et les Sources Rosport) tandis que Patrick Berg (2015-2022), également marketeur, a été débauché de la direction du Garage de l’Est à Junglinster. Lorsqu’Henri Streng, alors président de Vinsmsoselle, avait annoncé son nom huit mois après l’éviction de son prédécesseur, il avait lâché : « lorsque l’on sait vendre des voitures, on sait vendre du vin. » Visiblement, Vinsmoselle a revu depuis son mode de réflexion et a compris qu’avant de le vendre, il faut savoir le faire, le vin.

Titulaire d’un doctorat en microbiologie obtenu à Munich en 1999 et d’une première expérience professionnelle au CRP-Santé, André Mehlen était « contrôleur des vins » à l’Institut viti-vinicole de Remich (IVV, antenne du ministère de l’Agriculture) depuis 2007. Cela signifie que c’est lui qui accorde ou non le label de l’Appellation d’origine protégée (AOP) Moselle Luxembourgeoise aux vins présentés par les vignerons. Garant de leur qualité, et du respect du cahier des charges, ce haut fonctionnaire défend aussi la profession au niveau européen au sein de la Commission Vin à Bruxelles. André Mehlen n’est donc pas un vendeur. Il est sans doute le meilleur expert actuel de la viticulture luxembourgeoise. Il en connaît tous les mérites et tous les travers. Du côté des vignerons indépendants, une certaine inquiétude était audible dans les allées d’Expogast le week-end dernier : « Mehlen sait tout de nous, de notre façon de faire du vin », exprimait l’un. « Il passe d’une position neutre, d’arbitre, à une place partisane pour le plus grand producteur de vins au Luxembourg », tançait un autre qui se pose des questions sur la succession à ce poste-clé de l’IVV.

Pour Vinsmoselle, le changement de paradigme est total puisque, pour la première fois, le conseil d’administration ne pourra pas déjuger son directeur en prétextant son manque de connaissance du secteur. Alors qu’une redéfinition de la gamme a été lancée avec une certaine réussite par Patrick Berg ces dernières années, on peut se demander quelles seront les principales missions du futur directeur qui prendra vraisemblablement ses fonctions le 1er février 2023. Son profil indique qu’elles ne seront pas uniquement marchandes, André Mehlen connaît parfaitement les défis que Vinsmoselle doit relever et c’est bien cette expertise que la coopérative est allée chercher.

En premier lieu, Vinsmoselle devra impérativement poursuivre ses efforts pour améliorer la qualité de ses vins et crémants et le faire savoir. Elle produit déjà quelques excellents vins de terroir, mais ils restent un peu perdus dans la masse de références même s’il y a du mieux avec la nouvelle gamme Vignum. Clarifier sa moyenne gamme en élaguant le nombre de références (est-il vraiment utile de présenter onze auxerrois ou douze rieslings grands crus différents ?) serait une idée judicieuse. Il faudra aussi trouver des débouchés aux vins d’entrée de gamme qui n’ont plus la cote au Luxembourg ni en Belgique, sa principale destination à l’export. La question du rivaner, cépage majoritaire il y a quelques décennies mais déprécié aujourd’hui (parfois abusivement), devra être mise sur la table. Faut-il l’arracher et replanter d’autres cépages ou lui trouver un autre usage, par exemple dans un vin d’assemblage produit en grande quantité ? Les Summerwäin (blanc et rosé), incontestables réussites commerciales depuis deux ans, pourraient être inspirants.

La nomination d’André Mehlen à l’unanimité du conseil d’administration, comme nous l’a confirmé le président Josy Gloden, pourrait être un vrai tournant dans l’histoire de la coopérative qui a fêté le centenaire de sa cave la plus ancienne l’année dernière (Grevenmacher). Le choix d’un profil différent est-t-il le symbole d’un changement de mentalité ou simplement un effet d’aubaine ? La grande proximité entre le futur directeur et le conseil d’administration permettra de gagner beaucoup de temps au début, mais sera-t-elle un atout sur la durée ? On ne pourra en tout cas pas reprocher à Vinsmoselle un excès de classicisme, ce qui est déjà une bonne nouvelle tant la Moselle a besoin d’une coopérative forte.

Erwan Nonet, France Clarinval
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