L’exposition Screentime/s au Casino Luxembourg explore les formes contemporaines de subjectivité à l’ère numérique

Doomscroll

d'Lëtzebuerger Land vom 08.05.2026

Parmi les œuvres présentées dans Screentime/s au Casino Luxembourg, Anhedonia (2017) de Jacky Connolly explore les possibilités narratives et esthétiques des mondes simulés. Réalisé entièrement à partir des jeux vidéo The Sims 3 et The Sims 4, le film suit une petite communauté d’avatars à travers des scènes de la vie quotidienne à la fois absurdes et troublantes. Il reprend l’atmosphère des quartiers résidentiels de banlieue : maisons alignées, jardins soignés, sous des couchers de soleil violets, presque toxiques.

Un avatar étrangement filiforme médite. Dans Anhedonia, la quête de bien-être bascule et devient le symptôme de son contraire absolu : une tentative désespérée d’organiser le vide. Formée au Bard College et au Pratt Institute, Jacky Connolly développe une esthétique post-internet mêlant grotesque, lo-fi et une forme de cruauté douce. On y retrouve l’intensité chaotique, saturée de désir et de mélancolie des films de Gregg Araki. Elle met en scène une véritable « bedroom community » : des adolescents et jeunes adultes en suspens, traversés par un nihilisme diffus. Anhedonia devient presque un hymne silencieux à cette angoisse adolescente.

The Sims constituait pour l’artiste « une fenêtre sur un monde inaccessible », un théâtre imaginaire où rejouer une adolescence fantasmée : un monde sans école, où l’on pouvait conduire, passer la nuit chez un homme ou essayer son jacuzzi en forme de cœur. L’âge adulte y apparaissait comme un espace d’intrigues et de possibilités, une porte de sortie du cauchemar étouffant du lycée.

Ce malaise générationnel trouve un écho chez Julia Kristeva. Dans Les Nouvelles maladies de l’âme, elle décrit une nouvelle pathologie contemporaine : une anhédonie généralisée, une érosion progressive de l’espace psychique intérieur, une difficulté croissante à symboliser et à ressentir pleinement ses propres affects. La jeunesse d’aujourd’hui, saturée d’images et de stimulations extérieures, se retrouve confrontée à un vide affectif où le plaisir et la douleur peinent à trouver une forme vivante. Ce malaise est condensé dans Anhedonia : les avatars ne jouent plus, ils incarnent ce vide intérieur que la génération post-internet connaît intimement.

Jacky Connolly ne critique pas les mondes simulés depuis l’extérieur : elle les habite pleinement et en révèle les ambivalences - à la fois refuges et espaces de désagrégation.

Cette tension entre corps réel et corps simulé traverse également les œuvres de Lu Yang. Dans la série Doku l’artiste déploie son avatar dans un univers 3D où la réincarnation devient une boucle infinie de code et de mouvement capturé. Là où Connolly observe un désenchantement du quotidien, Lu Yang pose la question : que reste-t-il de l’identité lorsque le corps devient un modèle reproductible à l’infini ?

Avec Mélas de Saturne (2020), Josèfa Ntjam ouvre encore un autre espace. Une entité nommée Persona y dérive à la recherche de ses origines algorithmiques : « In the loneliness of collectivity, I am Persona ». À la croisée de l’afrofuturisme et du récit spéculatif, Ntjam mobilise les technologies pour reconstruire une mémoire collective fluide et post-identitaire. Mélas devient un glitch, une faille qui rend visible l’impossibilité d’accéder à une origine stable.

Comme l’écrit Legacy Russell : « Within glitch feminism, glitch is celebrated as a vehicle of refusal, a strategy of nonperformance. This glitch aims to make abstract again that which has been forced into an uncomfortable and ill-defined material: the body. A body that (…) remains indecipherable within binary assignment, is a body that refuses to perform the score. This nonperformance is a glitch.» Chez Ntjam comme chez Russell, le glitch n’est plus une erreur mais une posture : une manière de refuser les assignations, de brouiller les catégories et de produire d’autres formes d’existence.

L’exposition Screentime/s au Casino Luxembourg apparaît ainsi comme un miroir légèrement fissuré de notre époque : un espace où les écrans ne distraient plus, mais révèlent un certain malaise générationnel, celui d’une jeunesse qui a appris à habiter ses propres simulations pour mieux nommer ce qui, dehors, reste indicible.

Adèle Wester
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