Théâtre

Conte de la taïga

d'Lëtzebuerger Land du 04.02.2022

Kingdom peut se décrire tantôt comme un pamphlet antimoderniste, une hymne à un retour à la nature, ou encore une sombre histoire familiale qui déraille, et ça se tient, bien que cette nouvelle pièce d’Anne Cécile Vandalem a trait avant tout au conte moderne. Et comme dans ceux des frères Grimm, la féerie s’efface face à une cruelle réalité. En effet dans le dernier volet de sa trilogie, la metteure en scène belge clos le cycle comme elle l’a commencé : en ne laissant aucune place à la promesse d’un avenir meilleur.

Figure incontournable du théâtre contemporain francophone, la liégeoise Anne-Cécile Vandalem est actrice, metteure en scène et directrice artistique de la Das Fräulein [Kompanie]. Depuis Zaï Zaï Zaï Zaï, montée en 2003 en collaboration avec Jean-Benoît Ugeux, Vandalem n’a de cesse que d’inciser notre humanité, la révélant souvent piteuse, faiblarde et incapable de se sortir du merdier dans lequel elle s’est fourrée. Abonnée au Festival d’Avignon, elle a ouvert ce triptyque sur la désillusion humaine avec Tristesse en 2016 – du théâtre musical dans les codes du polar sur fond de montée des mouvances d’extrême droite –, poursuivi par Arctique en 2018 – dans les mêmes tons que la précédente, tout en combinant également cinéma, théâtre et musique – pour le clôturer avec Kingdom, en première à Avignon l’été dernier. Après la froideur du Danemark (Tristesse), le glacial Groenland (Arctique), c’est dans la Sibérie orientale, au cœur de la taïga, que Vandalem installe cette fois son récit : celui d’un royaume – une petite communauté familiale – qui s’effondre, jusqu’à en brûler.

« Séduite et interpellée » par Braguino ou la Communauté impossible, le projet artistique dual, entre documentaire et exposition, de Clément Cogitore – ode au primitivisme sur une communauté recluse en forêt, sortie du monde pour vivre selon leur croyance – Anne-Cécile Vandalem s’empare de cet exposé pour le tourner en fable. Elle invite ainsi au théâtre des questionnements autour de l’envie de s’isoler du monde, de vivre avec la nature et le minimum de ce qu’elle permet, et enfin, de trouver la tranquillité. Et comme rien de tout cela n’est finalement possible en ce bas monde, là, résonne le théâtre de Das Fräulein [Kompanie], et son envergure profondément tragique.

Installés dans une hostile et imprévisible forêt boréale, deux familles cousines vivent à deux pas l’une de l’autre, dans un lieu où nulle autre personne n’existe, et qu’on rejoint après des centaines de kilomètres à vol d’hélicoptère. Quand les rancœurs s’accumulent, chacune d’elle se terre de son côté d’une barrière, frontière inventée entre leur façon de vivre cette paix qu’ils sont venus chercher. De cette guerre interminable, Vandalem ne nous offre qu’un point de vue, celui de la famille de Philippe (Philippe Grand’Henry), patriarche de la communauté. L’autre vue du conflit est floue, comme chez Cogitore, l’autre famille, celle qu’on ne voit pas, revêt le rôle du méchant. Les absents ont toujours tort et c’est ce point qui fait vivre l’intrigue de cette histoire. Ainsi, pour faire vivre le théâtre là-dedans, la metteure en scène injecte dans l’invisible une histoire d’amour à la Roméo et Juliette, entre cousine et cousin. Une sacrée rengaine familiale décidément.

Tout est finalement assez idyllique dans cette famille tant qu’on ne connaît pas les petits secrets bien gardés. Ça roucoule d’abord dans un décor au premier degré (Ruimtevaarders), duquel la lumière fait sortir de superbes photographies de cette petite maison dans la taïga, d’une vie qu’on enivrait presque. Mais comme rien n’est jamais rose au théâtre, tout fout le camp rapidement pour finir dans l’évocation d’une bataille façon Guerre des boutons, entre les gosses des deux côtés de la barrière et des méchants braconniers avides de chasse à l’ours. Tout cela est bougrement manichéen mais tout à fait efficace.

Anne-Cécile Vandalem choisit de mettre en scène l’œil de la caméra qui l’aura tant fait succomber dans Braguino et comme témoins de cet impossible quête d’un meilleur monde – entendez royaume –, deux vidéastes mutiques et impassibles filment absolument tout, pour le projeter au monde – entendez la salle – pour prévenir : tout cela n’est qu’utopie et les gosses qui y ont cru du haut de leur belle innocence, devront tout réinventer.

Kingdom expose une formulation scénique grandiose, avec une troupe de comédiens adultes solides, soutenue par un groupe d’enfants aussi vrais que nature, dans une mise en scène justement très cinématographique, forte d’un « piqué » incroyable, pour lequel on remerciera la lumière aussi absorbante que dans le film (Amélie Géhin). Pourtant, dans le fond Kingdom et ses innombrables débats politiques et moraux intrinsèques, est assez pudique. Le spectacle finit d’ailleurs par une bonne vieille morale entre « les gosses sauverons le monde » et « qu’avons-nous fait pour en arriver là »… Même si cela n’est pas gênant, à partir du moment où le désir est de plonger dans un conte, plus que dans une dramaturgie contemporaine.

Alors, difficile d’avoir un avis tranché sur une telle pièce. À quelques détails près, tout est relativement parfait : la mise en scène est calibrée, l’ambiance y est, le rythme, la tenue… Néanmoins, un sentiment étrange nous parcourt depuis, car même après avoir vu l’effondrement de ce qui aurait pu être un merveilleux royaume, rien ne nous a fait dévier de notre trajectoire. Cette histoire vraie, portée au théâtre, est si belle de sincérité, si cruelle de réalité, qu’elle se transforme automatiquement en légende qu’on se transmet de génération en génération, pour y entendre une leçon. Mais comme beaucoup de leçons, souvent, elles émeuvent l’enfant, mais laisse l’adulte indifférent.

Godefroy Gordet
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