79e Festival de Cannes

Le cinéma au miroir

Isabelle Huppert dans le film d’Asghar Farhadi
Photo: Isabelle Huppert dans le film d’Asghar Farhadi
d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2026

Les grands festivals de cinéma sont de splendides vitrines : des espaces étincelants où les films, qui, après tout, sont aussi des « marchandises », peuvent se donner en spectacle, annonçant au public les merveilles de la saison cinématographique à venir. Mais dans les vitrines, on le sait, on peut aussi se mirer : au Festival de Cannes, inauguré ce mardi, le cinéma se réfléchit lui-même, nous renvoyant une image changeante de ce qu’il est, ou de ce qu’il voudrait être.

Dans le programme voulu par Thierry Frémeaux, à la tête de la manifestation depuis 2001, cette vocation autoréflexive devient un véritable motif textuel, un fil rouge cousant ensemble nombre des titres sélectionnés. Avec Amarga Navidad, récit méta-cinématographique consacré à un réalisateur en crise, Pedro Almodóvar prolonge le geste amorcé avec Douleur et Gloire, démultipliant la mise en abyme ; le protagoniste de El ser querido, dernier film du talentueux Rodrigo Sorogoyen, est lui aussi réalisateur, en tournage avec sa fille actrice ; le thème de l’impuissance créative revient encore dans Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, avec Isabelle Huppert dans le rôle d’une romancière aux fortes pulsions voyeuristes.

Cette tendance d’un art qui se regarde lui-même, interrogeant les conditions politiques et philosophiques de sa propre fabrication, déborde largement les frontières de la Compétition : il suffit de penser à Roma elastica de Bertrand Mandico, hommage passionné au grand cinéma italien, à L’objet du délit d’Agnès Jaoui, où le #MeToo fait irruption dans les coulisses d’un opéra, ou encore au Journal d’une femme de chambre, adapté du roman d’Octave Mirbeau, première apparition à la Quinzaine des cinéastes du maître aussi fou qu’iconoclaste qu’est Radu Jude.

Dans le miroir de la Croisette, toutefois, ne se reflètent pas seulement des auteurs, des créateurs ou des talents consacrés. Le Festival se donne aussi comme l’autoportrait des aspirations d’une industrie nationale toute entière, revendiquant sa centralité dans le paysage mondial de la production. Capitale du cinéma sur le grand écran, forteresse imprenable face à l’assaut des plateformes, Cannes confirme sa distance à l’égard des productions hollywoodiennes, désormais massivement attirées par la Mostra de Venise, et ne cherche guère à dissimuler le privilège accordé au cinéma français, omniprésent jusque dans les sections parallèles, de la Semaine de la critique à l’ACID.

À l’annonce de la programmation du Festival, face à une présence française aussi marquée, les grognements n’ont pas tardé à se faire entendre : peu d’Amérique du Sud et une Italie totalement absente (tandis que le Luxembourg fait quelques apparitions à la Quinzaine : Films Fauves coproduit Dora de July Jung et La libertad doble de Lisandro Alonso, tandis que l’on doit à Deal Productions La muerte no tiene dueño de Jorge Thielen Armand).

En Compétition, les films états-uniens ne sont que deux : Ira Sachs avec The Man I Love et James Gray avec Paper Tiger. Mais Sachs comme Gray sont les auteurs d’un cinéma profondément personnel, loin des standards du système hollywoodien. La délégation japonaise est en revanche plus fournie, représentée par les habitués Kōji Fukada (Nagi Notes), Hirokazu Kore-eda (Sheep in the Box) et Ryūsuke Hamaguchi, Soudain offrant, une fois encore, le portrait d’un metteur en scène, de théâtre, cette fois.

Pour compléter la sélection d’une Compétition plus hétérogène que jamais, une poignée de retours très attendus : le Polonais Paweł Pawlikowski, dont le dernier film remontait à Cold War en 2018, présente Fatherland, portrait en noir et blanc de Thomas Mann ; Das Geträumte Abenteuer marque le retour de Valeska Grisebach, absente des écrans depuis Western (2017) ; quant à Andreï Zviaguintsev, auteur des célébrés Léviathan (2014) et Faute d’amour (2017), il revient avec Minotaure, histoire d’un dirigeant d’entreprise déchu.

À ces retours prestigieux s’ajoutent les voix de deux auteurs précieux, trop longtemps éloignés des salles : Volker Schlöndorff avec Heimsuchung, présenté hors compétition, et Butterfly Jam de Kantemir Balagov, qui ouvre la Quinzaine. Nous les attendons avec impatience.

Footnote

Maria Sole Colombo
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