Depuis des années, sa résilience déjoue les pronostics les plus pessimistes. La consommation des ménages américains tient bon et fait aujourd’hui figure, tout comme les investissements dans la tech, de pôle de stabilité dans le chaos économique qui règne depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche début 2025. Mais des craquements commencent à se faire entendre. Les Américains consomment beaucoup : la part de leur revenu disponible consacrée aux dépenses courantes est très supérieure à celle des Européens. En conséquence, ils mettent moins d’argent de côté, avec un taux d’épargne de seulement trois à quatre pour cent, quatre fois plus faible que celui qui prévaut de ce côté-ci de l’Atlantique (15,1 pour cent en zone euro fin 2025).
Pour maintenir leur « train de vie », ils n’hésitent pas à s’endetter, parfois lourdement. 80 pour cent des ménages américains détiennent au moins une dette, contre 45 à cinquante pour cent en France, en Espagne et en Allemagne. Parmi les propriétaires de logements, plus de soixante pour cent remboursent encore un prêt hypothécaire contre 18 pour cent en Europe. L’encours des dettes des ménages représente environ 68 pour cent du PIB contre 51 pour cent dans la zone euro.
Au cours des dernières années, les dépenses de consommation ont été alimentées par un fort sentiment de confiance en l’avenir, mesuré notamment par « l’indice mensuel de sentiment des consommateurs » calculé par l’université du Michigan. Après une chute brutale entre mars 2020 et mai 2022 pour cause de Covid-19 puis de guerre en Ukraine, il avait retrouvé des couleurs en 2023 et 2024, tout en restant au-dessous de sa moyenne historique sur 70 ans.
Ce sentiment s’appuie lui-même sur un marché de l’emploi dynamique, le taux de chômage américain étant toujours plus faible qu’en Europe (quatre pour cent en février 2026 contre six pour cent dans l’UE). Mais, par ailleurs, la consommation est traditionnellement soutenue aux États-Unis par « l’effet de richesse », autrement dit par l’augmentation de la valeur du patrimoine immobilier et financier des ménages. Cette valorisation permet d’obtenir plus facilement des financements puisque les garanties présentées sont plus élevées.
Du côté de l’immobilier, l’effet de richesse n’a pas laissé de bons souvenirs car c’est sa prise en compte qui est à l’origine de la crise des subprimes en 2007. Certains établissements financiers n’avaient pas hésité à prêter de l’argent à des ménages modestes et déjà endettés au titre de leurs « mortgages » en leur expliquant que l’augmentation de la valeur de leur bien servirait de garantie. Le système s’est effondré quand les perspectives de valorisation se sont révélées illusoires. Les conditions de marché sont devenues telles que l’effet de richesse immobilier ne peut plus jouer qu’un rôle limité. Une étude de Reuters publiée en décembre 2025 estimait à seulement 1,4 pour cent la hausse du prix des logements américains en 2026, soit la même augmentation qu’en 2025, qui était déjà le rythme annuel le plus lent enregistré depuis 14 ans.
Les choses sont différentes pour le patrimoine financier. Si les Américains épargnent peu, leurs économies sont beaucoup plus fréquemment qu’en Europe investies sur les marchés financiers.En pourcentage du PIB, le patrimoine financier des ménages américains est environ deux fois plus élevé que celui des Européens (400 pour cent contre 200 pour cent) et la part des actions varie également du simple au double : 25 pour cent dans l’UE (avec d’importantes disparités selon les pays) contre cinquante pour cent outre-Atlantique. Or malgré un parcours en dents de scie la bourse américaine est clairement orientée à la hausse depuis plusieurs années : entre octobre 2022 et mai 2026 l’indice S&P 500 a doublé ! Sur la même période l’indice Euro Stoxx 50 gagnait seulement soixante pour cent.
En Europe, plusieurs travaux montrent que l’effet de richesse existe bel et bien, mais qu’il est généralement plus faible car la consommation des ménages y dépend davantage du revenu courant, de l’emploi et des taux d’intérêt que de la valeur du patrimoine. Les ménages y sont globalement moins exposés aux marchés financiers et la distribution des crédits y est plus encadrée.
La bonne tenue de la consommation des ménages a des effets positifs directs sur l’activité économique. En effet, en moyenne, elle contribue à plus de soixante pour cent de la croissance du PIB américain, contre environ cinquante pour cent en Europe et quarante pour cent en Chine. Elle explique en grande partie pourquoi, en 2023 et 2024, soit après le déclenchement de la guerre en Ukraine mais avant la réinstallation de l’administration Trump, les ÉtatsUnis ont affiché une croissance nettement supérieure à celle de l'UE, avec un écart de 2,4 points en 2023 (2,9 pour cent vs 0,5 pour cent), et de 2,1 points en 2024 (2,8 pour cent vs 0,7 pour cent).
Mais la belle mécanique risque fort de s’enrayer. L’inflation, qui depuis 2022 était toujours restée à un niveau très supérieur à celui connu en Europe mais s’était calmée en 2025, a fortement rebondi début 2026, non comme conséquence des droits de douane décidés par Donald Trump mais en raison de la flambée du prix de l’énergie due au conflit avec l’Iran. Depuis le 28 février, le surcoût en carburant pour les consommateurs a été estimé à quarante milliards de dollars par le Climate Solution Lab de l’université Brown (dans le Rhode Island). La somme équivaut au budget fédéral d’investissements dans la réparation de plus de 10 000 ponts. Elle est aussi supérieure aux dépenses militaires engagées dans l’offensive au Moyen-Orient (29 milliards) et représente deux fois le coût des programmes fédéraux d’installation de stations de recharge de véhicules électriques. Avant de pouvoir obtenir d’hypothétiques hausses de salaires, les ménages sont contraints de faire des économies sur d’autres postes de dépenses.
Les craintes suscitées par la hausse des prix ont fait remonter les taux longs (ceux des obligations d’État à 30 ans) à près de cinq pour cent, un niveau inédit depuis près de 20 ans, et pourraient aussi se traduire par un relèvement des taux courts par la Fed. La hausse des taux a un impact négatif sur la valeur des actifs (un krach obligataire n’est pas à exclure) mine l’effet de richesse, et affecte le crédit : non pas les encours, car les taux fixes sont devenus la règle aux États-Unis, mais la distribution de nouveaux prêts, devenus trop coûteux.
De toute manière, l'endettement des ménages américains avait atteint des niveaux préoccupants dans plusieurs domaines : immobilier (70 pour cent de l’encours), cartes de crédit, dettes médicales, crédits automobiles et surtout prêts étudiants. Un adulte sur quatre en rembourse toujours un, et leur encours est d’environ 1 900 milliards de dollars (dix pour cent de la dette des ménages). Les spots publicitaires proposant leur renégociation sont très fréquents, toutes chaînes de TV confondues. Les autorités monétaires songent depuis longtemps à réguler le recours au crédit, et il ne faut donc plus compter sur l’endettement pour soutenir la consommation. Si un décrochage des dépenses reste peu probable, un ralentissement ou une stagnation le seraient davantage, avec d’importants risques pour la croissance économique mais aussi la crainte pour l’administration Trump d’une lourde sanction dans les urnes lors des élections de mi-mandat début novembre.
Dilemme
À son entrée en fonction le 22 mai (il doit prêter serment ce vendredi), le nouveau gouverneur de la Banque centrale américaine, Kevin Warsh, est confronté à un douloureux dilemme. Explicitement nommé par Donald Trump pour enclencher un fort mouvement de baisse des taux directeurs de la Fed, il pourrait être contraint de mener une politique totalement opposée. En effet, depuis sa nomination en janvier dernier, l’intervention contre l’Iran provoque un fort rebond de l’inflation qui justifierait, au minimum, un maintien des taux actuels (déjà supérieurs à ceux de la BCE). D’autres indicateurs, comme ceux du marché du travail, toujours tendu, poussent à agir dans le même sens.
Difficile dans ces conditions de faire admettre à une majorité des onze autres membres du comité de politique monétaire d’envisager une baisse des taux, alors que d’autres Banques centrales ont déjà annoncé vouloir les augmenter.
Lors de son audition de confirmation au Sénat le 21 avril, Warsh, soucieux de ne pas contrarier son imprévisible mentor, s’est à nouveau prononcé en faveur d’une réduction des taux, mais en faisant cette fois référence à l’IA : selon lui, les gains de productivité qu’elle permet éviteront aux entreprises d’augmenter leurs prix, une inflation plus modérée rendant elle-même possible la baisse des taux. Un raisonnement qui a du mal à convaincre.