Création de Chair de ma chair de Camille de Bonhome au Théâtre du Centaure

Les risques du métier

Anne Brione, entre comédienne  et alchimiste
Foto: Bohumil Kostohryz
d'Lëtzebuerger Land vom 22.05.2026

Découvrir un jeune auteur qui se lance dans une voie différente, hors des sentiers battus, est une expérience stimulante qui risque de secouer un peu le public dans ses attentes et ses expériences théâtrales souvent enracinées. Pour la maison qui le produit, c’est une ouverture vers ce qui se trame de nouveau dans un milieu théâtral qui se cherche, expérimente et stimule en même temps. L’initiative du Théâtre du Centaure, avec le projet Impact, va dans ce sens en offrant pendant trois saisons un accompagnement à de jeunes créateurs depuis l’écriture jusqu’à la création scénique.

Le premier volet commence avec Chair de ma chair, une pièce écrite et conçue par Camille de Bonhome en étroite collaboration avec Anne Brionne. L’autrice signe aussi la mise en scène, assistée d’Antoine Colla, et de Nicolas Defossé pour les costumes et la scénographie. La pièce nous plonge dans le milieu du théâtre en s’interrogeant sur la figure de l’acteur, pris « entre l’expression d’une intimité et celle d’une ostentation », selon le texte de présentation du spectacle. La jeune autrice avait déjà exploré ce thème dans L’art du théâtre, qui interroge le rôle et la place du théâtre dans la société d’aujourd’hui, obsédée par la pérennité, la rapidité et la productivité.

De retour d’une longue tournée, une actrice s’adresse au public dans le cadre d’un mystérieux interrogatoire. Exposée au public, elle dévoile sa fragilité en tant que comédienne comme en tant que personne. Elle se montre, se livre aux regards et aux jugements des autres qui finalement la laissent seule. Elle se prépare en vue de son dernier rôle, celui d’une accoucheuse, témoin privilégié des mystères de la naissance, un acte très intime mais qui révèle aussi une dimension collective, un procédé accompagné par moments de la création musicale de Marie Gaignier.

La comédienne Anne Brionne guide avec sensibilité et détermination le public à travers les questionnements de l’actrice qui devient finalement, à la suite d’un changement de costume, une alchimiste qui s’empare, un à un, de bocaux placés sur une grande étagère. Elle dose avec précision les divers liquides pour réaliser une potion s’avérant dangereuse puis bénéfique pour elle.

Le public assiste, médusé, à cette séance sans parole, qui capte l’attention par les gestes précis de la comédienne-alchimiste, opérant dans un silence impressionnant, pour réaliser un mélange qui semble finalement l’apaiser. Elle place avec adresse tous les bocaux sur une table. L’œuvre fragile terminée, l’ensemble donne l’impression d’une installation dans un musée ou un centre d’art. Le théâtre se mue en lieu d’exposition.

Chair de ma chair exprime, par le truchement du théâtre et de la relation entre l’actrice et le spectateur, la douleur et la souffrance d’une femme qui dépend des autres, notamment du public auquel elle s’expose, et qui la laisse seule, ainsi que d’un système dans lequel elle naît et vit et qui risque de l’opprimer. Ces considérations sont rapprochées de celles de la naissance, un acte intime mais aussi collectif qui, à chaque fois qu’il a lieu, bouscule un peu plus l’ordre du monde.

N’oublions pas que la comédienne joue, exerce son métier qui existe à côté de sa vie personnelle ; certes pour vivre il faut se libérer de son rôle, même si l’acte théâtral reste à proximité. Chair de ma chair montre des aspects intéressants et stimulants, qui pourtant restent dans l’ensemble souvent énigmatiques et exposés aux diverses interprétations du spectateur.

Représentations les 22 et 23 mai à 20h00 ainsi que le 24 mai à 18h30 au Théâtre du Centaure

Josée Zeimes
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