Dear Luxembourg

Love letters to Luxembourg

d'Lëtzebuerger Land du 06.02.2015

Dear Luxembourg (yours, bucktoothed grl) – le titre énigmatique de l’exposition actuelle à la Galerie Nosbaum & Reding promet une bouffée d’air frais venant oxygéner le marché de l’art actuel. Inspiré de la chanson Ask (« Spending warm summer days indoors, writing frightening verse, to a buck-toothed girl in Luxembourg ») du groupe de rock indépendant anglais The Smiths, le titre renvoie au comique ainsi qu’à une correspondance imaginaire entre le Luxembourg et la capitale anglaise.

L’exposition fait partie de Nosbaum Reding Projects, une série dédiée aux jeunes créateurs internationaux, et regroupe les œuvres de sept artistes : six jeunes créateurs résidants actuellement à Londres et l’artiste luxembourgeoise Germaine Hoffmann (qui est d’ailleurs la grand-mère de Sophie Jung, co-curatrice de l’exposition aux côtés d’Alberto García del Castillo). L’exposition s’entend comme une analyse, voire une critique, de la société occidentale actuelle, et plus précisément de pays comme le Luxembourg ou la Grande-Bretagne, se caractérisant par la prospérité et, selon les artistes, par un « égoïsme hyper-capitaliste ». En conséquence, c’est l’être humain contemporain et son comportement qui sont visés en première ligne par les œuvres exposées.

Cette mise en question est illustrée par le flyer de l’exposition spécialement conçu par l’artiste d’origine sud-africaine, Abri de Swardt. Une carte postale avec un portrait du Grand-Duc sert de support à un collage d’images digitales, notamment des photographies de Nelson Mandela, de Trinity du film Matrix ou de la reine Amidala de l’univers Star Wars. Abri de Swardt s’intéresse de près à l’accumulation d’informations grâce à des plateformes comme Tumblr, une accumulation excessive à laquelle on ne peut répondre que par un collage abondant d’images, associant à un visage d’autres identités potentielles.

L’exposition dans son ensemble se fond aussi sur le principe du collage. Si les œuvres semblent être installées de façon quelque peu chaotique, elles forment aussi une composition homogène qui ne perd toutefois rien de sa diversité. Parmi la panoplie de techniques présentées, c’est encore le collage qui est prédominant : collage de mots (performance lors du vernissage) et collage d’objets du quotidien pour Sophie Jung, collage de cartes géographiques pour Germaine Hoffmann, transfert de photographies sur des objets ou sur toile pour Athena Papadopoulos ou encore collage de deux guitares pour Jenny Moore (Radical People, 2015). Les deux guitares collées symétriquement l’une contre l’autre sont présentées dans la galerie comme sculpture, mais ont servi à l’artiste et musicienne d’origine canadienne comme instrument pour sa performance lors du vernissage.

Les collages sur papier de vieilles cartes de Germaine Hoffmann révèlent quelque chose d’archaïque. Sur Verwandertes Gesicht (1986), par exemple, on peut lire les noms de Liège, de Luxembourg, de Longwy et de Differdange ; les routes ressemblent à des veines ou des traces qui traversent ce que l’on interprète comme étant un visage. L’œuvre forme un diptyque avec une installation de Sophie Jung (The Experimental Generation of Interpersonal Closeness : A Procedure and Some Premlimiary Findings (To All The GRLZ I’ve Loved Before), 2014–15). Des morceaux de puzzle, du plexiglas, un tuyau en cuivre et une boîte à allumettes sont ordonnés en une sculpture. Tout comme dans ses performances où elle combine des mots afin de tisser des relations surprenantes, Jung opère ici un collage d’objets qui n’ont pas de rapport manifeste entre eux et réalise ainsi de nouvelles figurations qui suivent ses propres expériences et rêves.

La sculpture en céramique The Private Eyes (2014) d’Emma Hart figure également parmi les pièces les plus intrigantes de l’exposition. Un bras en argile sortant du mur tient un calepin noir de façon à ce que l’on n’en voie que le dos. Deux yeux composés de morceaux de miroir nous indiquent l’importance du revers du bloc-notes, composé d’une photographie d’un mètre pliant jaune gisant par terre. Selon Emma Hart, il y a une discordance énorme entre la réalité et la façon dont elle est nous présentée dans les photographies, les vidéos et les médias, qui assurent la fonction d’écran et qui rendent les choses plus lisses. L’argile lui sert alors de montrer un aspect plus rude et direct des choses, rétablissant un lien plus étroit avec la réalité.

L’intention sous-jacente des artistes est aussi de critiquer les marchés et plus spécialement celui de l’art. L’art ne devrait-il pas toujours servir en premier lieu à analyser, à scinder et à proposer d’autres vues du monde et non pas à accumuler la richesse ? Ce propos est d’autant plus frappant que l’exposition est présentée dans une galerie d’art commerciale. Alors que le concept de l’exposition et l’intention des artistes sont saisissants, la forme et l’aspect visuel des œuvres manquent parfois d’originalité. Mais ce n’est là peut-être aussi qu’un préjugé de notre société qui souffre de la folie de la beauté et de l’authenticité individuelle.

L’exposition Dear Luxembourg (yours, bucktoothed grl) regroupe des œuvres d’Emma Hart, Germaine Hoffmann, Sophie Jung, Jenny Moore, Athena Papadopoulos, Abri de Swardt et d’Alice Theobald et est à voir jusqu’au 7 mars à la Galerie Nosbaum Reding ; ouverte du mardi au samedi de 11 à 18 heures ; www.nosbaumreding.lu.
Florence Thurmes
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