Rares furent les éditions cannoises où la compétition suscita autant de débat, et peu nombreux furent les longs métrages à faire l’unanimité. Côté interprétation féminine, le prix est partagé entre les deux actrices de Soudain de Ryusuke Hamaguchi, un très beau (et très long) film sur l’amitié naissante entre une directrice d’Ehpad surmenée (Virginie Efira) et une metteuse en scène atteinte d’un cancer en stade quatre. Certains critiques évoquent l’utopie amicale que le film imaginait, comme si le férocement anticapitaliste Mark Fisher eût investi l’abbaye de Thélème rabelaisienne pour y concevoir une hétérotopie foucaldienne. D’autres lui reprochent le caractère ouvertement didactique qui, à mi-film, faisait tenir à Mari (Tao Okamoto) un long cours magistral sur les effets autodestructifs d’un capitalisme tardif phagocytant avec une indifférence gloutonne toutes les ressources de la planète, humaines et naturelles.
Quand d’aucuns voyaient dans Minotaur d’Andreï Zviaguintsev (Grand Prix) – une réécriture de La Femme infidèle de Chabrol, où un chef d’entreprise appelé à fournir une liste de quatorze employés à enrôler pour soutenir l’effort de guerre, trouve un moyen de régler des problèmes liés à l’infidélité de son épouse – une première réflexion russe sur la guerre en Ukraine, d’autres le jugeaient empreint de lourdeurs de mise en scène et trop transparent dans le message véhiculé.
Enfin, même et surtout Fjord, qui fait entrer Cristian Mungiu dans le club très sélect et très masculin des réalisateurs à deux Palmes d’Or, a connu un accueil plus que mitigé par la presse française. Les Inrocks va jusqu’à parler du film le plus « indigne » de cette compétition, tout ça parce qu’ils seront tombés dans le piège d’une lecture au premier degré d’un film nous attirant avec habileté dans un leurre d’empathie pour cette famille réactionnaire et très croyante qui, débarquant en Norvège, voit ses valeurs chrétiennes et son éducation à l’ancienne, donc recourant parfois à la gifle ou à la fessée, confrontées à une Norvège progressiste qui leur enlève sans tergiverser ses cinq enfants. D’autres auront au contraire reconnu le subtil mécanisme d’ambiguïté d’un film qui nous interroge sur les limites de notre empathie et sur la violence que génère inévitablement l’application d’un système de valeurs, aussi progressives qu’il soit, au détriment d’un autre.
Cette indécision a laissé des traces dans le palmarès, le jury ayant voulu brasser au plus large, faisant mouche quand il choisit de récompenser des duos de comédiens plutôt que des performances isolées – car il est vrai qu’au cœur du succès de Coward, le très beau film de Lukas Dhont sur un amour queer naissant au milieu des tranchées de la Première Guerre Mondiale entre le charismatique Francis (Valentin Campagne), qui monte des spectacles de cabaret et dirige une troupe de soldats-comédiens se déguisant en femmes, et Pierre (Emmanuel Macchia), le timide fermier, réside la performance touchante de ses deux acteurs principaux. Le choix de récompenser à la fois Virginie Efira et Tao Okamoto fut tout aussi judicieux, ces deux (ou quatre) prix d’interprétation célébrant le dialogue et l’échange plutôt que d’élire le jeu monolithique d’un (certes brillant) Javier Bardem en monstrueux réalisateur patriarcal dans El Ser Querido de Rodrigo Sorogoyen, ou le tout aussi impressionnant Swann Arlaud, qui incarne l’arrière-grand-père pétainiste du réalisateur Emmanuel Marre dans Notre Salut.
Ce même jury paraît au contraire on ne peut plus indécis quand il octroie le Prix de la mise en scène à la fois à Pawel Pawlikowski pour Fatherland et aux deux Javier – Ambrossi et Calvo – pour La bola negra. Ces deux longs-métrages n’ont, au-delà d’une toile de fond belliqueuse et littéraire, n’ont strictement rien à voir d’un point de vue sémantique. Pawlikowsi raconte le retour d’exil de Thomas Mann qui, en 1949, doit faire face au suicide de son fils Klaus et gérer les doubles tentatives de récupération de son œuvre et de sa personne par une Allemagne scindée en deux. L’ambitieux premier film queer du duo espagnol enchâsse trois histoires et deux époques autour d’un manuscrit perdu de Frederico García Lorca. En outre, les deux propositions contrastent fortement d’un point de vue formel : mise en scène maîtrisée et monolithique pour Pawlikowski, foisonnante et fulgurante chez Ambrossi et Calvo.
À voir les huit films primés – Coward, La bola negra, Fatherland, Minotaur, Fjord, Soudain, Notre salut et L’aventure rêvée – l’on peut constater que plus de la moitié sont des films de guerre, parmi lesquels seul Moulin de László Nemes repart les mains vides, cette omniprésence au palmarès soulignant encore plus une compétition déjà placée sous le signe de la peur de l’éternel retour, où le poids des conflits mondiaux du siècle passé reflète la peur de voir l’Europe s’embourber à nouveau dans des guerres déjà en train de se dérouler un peu partout.
À l’opposé de la transparence du film de Zviaguintsev, avec qui il partage la volonté de montrer des opportunistes discrets, loin du héros Moulin et du monstre collaborateur Barbie tels que dépeints par Nemes, Emmanuel Marre, grand favori d’une presse française qui le portait aux nues, qui repart avec le Prix du scénario. Notre Salut, son deuxième long-métrage, raconte l’histoire de son arrière-grand-père, un pétainiste féru qui grimpe les échelons ou, plutôt, tombe de l’avant, finissant par être mêlé, comme un pendant naïf de Maximilian Aue dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell, à la logistique de déportation des Juifs. Marre reconstitue l’échange épistolaire de ses arrière-grands-parents pour un portrait familial sans compromission aucune, où l’épouse d’Henri sera la seule à oser dire la débâcle morale de son mari dans des mots délicats, mélancoliques, désopilants, restaurant le portrait tout en nuances d’un petit homme qui, d’occasion en occasion, devient un collaborateur presque malgré lui, montrant qu’entre résistants et traîtres, il y eut ces gens qui, pour survivre et par orgueil, participèrent à la pire catastrophe de l’humanité sans jamais avoir eu l’impression de s’être sali les mains.
L’absence au palmarès de l’autre film quelque peu autofictionnel de la compétition, Gentle Monster, qui part du choc ressenti par la réalisatrice Marie Kreutzer quand elle a appris que Florian Teichtmeister, un des comédiens de son film Corsage, avait été accusé pour possession de matériau pédopornographique, miroite le peu d’amour des jurys à la Croisette pour l’autofiction. L’année dernière déjà, le très beau et poétique Romeria de Carla Simon était reparti les mains vides tandis que cette année encore, Amarga Navidad (Autofiction, dans sa traduction française) de Pedro Almodóvar repart sans prix. Il est en bonne compagnie : le sublime Paper Tiger d’un James Gray au sommet de son art est à nouveau aux abonnés absents. Tout comme le sont donc quatre des cinq réalisatrices : Marie Kreutzer, Jeanne Herry, Charline Bourgeois-Tacquet et Léa Mysius, en dépit de films parlant avec beaucoup de sensibilité de ce qui gangrène nos démocraties (l’alcoolisme, la pédophilie …), sont absentes du palmarès. Seule l’Allemande Valeska Griesebach qui, pour son très long et un peu épuisant Das geträumte Abenteuer, situé en Bulgarie, dans un patelin aux frontières de la Turquie, et suivant une femme forte essayant de sauver du pétrin une connaissance mystérieusement évaporée, sauve un peu la mise en remportant le prix du Jury. Après le phénoménal ex aequo pour Sound of Falling (Mascha Schilinski) et Sirat (Oliver Laxe) l’année dernière, c’est bien peu de chose.
Un regard certain
Appelés à un exercice de funambulisme, dans une édition dépourvue de chefs-d’œuvre incontestés, Park Chan-wook et ses pairs ont sans doute eu la tâche difficile, comme en témoigne la profusion de prix attribués ex æquo. On ne peut pas en dire autant du jury présidé par Leïla Bekhti, qui a couronné Sandra Wollner reine incontestée d’Un Certain Regard. Avec Everytime, bouleversant récit familial traversé de lyrisme, la cinéaste autrichienne s’est imposée comme l’une des révélations les plus éclatantes de cette édition du festival, suscitant un enthousiasme presque unanime.
Et ce qui a saisi les spectateurs de la Croisette n’a rien d’une hallucination collective : chronique d’une famille ravagée par un deuil indicible, Everytime commence comme un roman d’apprentissage avant de glisser, presque imperceptiblement, vers la ghost story. Le tout filmé avec la grâce instinctive d’une réalisatrice au talent rare. Après une ouverture minimaliste, puis un deuxième acte de grand réalisme psychologique (qui évoque par moments Aftersun de Charlotte Wells), Wollner atteint des sommets dans un épilogue visionnaire, où sa mise en scène déploie enfin toute son ambition. Le réel et l’imaginaire s’y fondent dans une dérive hallucinée, jusqu’à un final d’une splendeur irréelle. Le cinéma devient ainsi un espace utopique : un lieu où l’on peut remonter le temps, retrouver ses fantômes, et peut-être guérir les blessures les plus enfouies de l’âme. Maria Sole Colombo