Quand l’argent valait de l’or. Daphné Nan Le Sergent propose un voyage sensible et intellectuel autour de la photo argentique

À voir l’argent

d'Lëtzebuerger Land du 16.04.2021

Sur les murs noirs de la Black box du Casino Luxembourg, des photographies monochromes captivent le regard. Avec Silver Memories, Daphné Nan Le Sergent nous projette doublement en arrière. Elle nous plonge dans la ruée sur l’argent, qui donna naissance aux débuts de la photographie argentique. Ces vues de roches et du cours tumultueux d’un torrent, scintillent comme dans le bain révélateur de la chambre noire. Cela correspond tout à fait au thème général de cette huitième édition du Mois européen de la photographie (EMOP days), Rethinking Nature/ Rethinking Landscape. Au fil du temps, ont affleuré les minéraux précieux des couches géologiques.

De fait, les photographies, qui ont l’apparence d’images argentiques, sont des tirages numériques jet d’encre pigmentaire tout à fait contemporains. C’est l’éclairage qui les fait comme irradier. L’effet est bluffant et lorsqu’on s’approche des images, l’œil se perd dans les détails. On voit des effets de pixellisation, comme de minuscules pépites que les pionniers de l’Eldorado cherchaient à retenir dans leurs tamis. On peut certes regarder ces photographies uniquement pour leur beauté et la poésie qui s’en dégage, se laisser emporter par le cours de l’eau, sans connaître tout le travail intellectuel de ces Silver Memories. L’esthétique traverse toute l’histoire de l’art. On pourrait donc interpréter, pour sa beauté, le sous-titre de l’ensemble : La préciosité du regard et le désir des choses rares.

Comme si la lumière n’avait pas suffisamment mordu le bromure aux sels d’argent, laissant apparaître des plages sombres, l’œil rapproché des photographies contemporaines numériques, croit voir la texture des daguerréotypes, les toutes premières photographies. C’est là où Daphné Nan Le Sergent les a retravaillées à la mine de plomb. Après tout, qu’est-ce que la photo argentique, sinon un procédé chimique ? Le dessin ajoute quelque chose de fait à la main...

Daphné Nan Le Sergent est de nationalité française et d’origine sud-coréenne. Elle enseigne dans les disciplines « champs artistiques et théoriques de la photographique, métaphore et mémoire, perception oculaire dans l’image et l’habitus visuel » à l’Université Paris 8. Son regard est doublement « autre », artistique et théorique. Dans un « au-delà » des frontières culturelles aussi  : ces pierres dans le cours du torrent ont la valeur symbolique de la philosophie extrême-orientale, le bouddhisme. Daphné Nan Le Sergent se place aussi dans une vision géopolitique, sur le plan de l’exploitation des matières et des peuples et, on va le voir, sur du jeu du hasard.

Nycéphore Niépce et Louis Daguerre avec le daguerréotype, dans la première moitié du
19e siècle, sont à l’origine de l’invention de l’image sur une surface d’argent pur polie comme un miroir, exposée directement à la lumière. À la fin du 19e siècle avec l’invention du film polyester Kodak par George Eastman, la photographie argentique connut le succès planétaire et populaire que l’on sait grâce à la pellicule souple, recouverte d’une émulsion sensible à la lumière, à base d’halogénure d’argent.

Dans la série présentée au Casino, une photo intrigue, comme si une plaque avait été enduite de sels d’or. Brillent non seulement ses reflets dorés, mais aussi, au centre, une tête de mort. L’explication de cette intrigante illustration, Daphné Nan Le Sergent va la donner dans une vidéo de vingt minutes, dans la pièce à côté, aux murs peints en blanc. C’est un écho à La Chambre claire de Roland Barthes, écrit en 1980, en regardant des photos de famille peu après le décès de sa mère. « La méditation de Barthes (…) sur cette saisie unique de quelque chose ‘qui fut’ (…) qui jamais plus ne pourra se répéter existentiellement », note Daphné Nan Le Sergent.

On quitte ainsi le premier chapitre des Silver Memories, pour aborder la suite avec la vidéo L’image extractive. Celle-ci nous conte l’histoire géopolitique de l’extraction du minerai d’argent ainsi que les fluctuations de l’étalon argent. Elle revient aussi à l’énigme de l’image dorée : si Hector Florence, qui ne connaissait pas les avancées de la photographie aux sels d’argent en Europe, avait pensé presque au même moment au Brésil, à breveter son procédé aux sels auriques, nous aurions peut-être aujourd’hui au rayon de l’histoire de la photographie, des exemplaires aux sels d’or. La préciosité du regard et le désir des choses rares est aussi une vanité…

L’image extractive, est en fait un récit pragmatique de l’histoire de la photographie. Les expéditions portugaises et espagnoles dans la profondeur des forêts du continent sud-américain, la découverte puis l’exploitation de l’argent, ont développé le commerce mondial ; la bourse et la spéculation ont fait fluctuer le prix des matières premières ; l’étalon or a supplanté l’étalon argent. Il est aussi à l’origine de l’exploitation des peuples autochtones. Dans son documentaire, Daphné Nan Le Sergent montre des images impressionnantes d’ouvriers travaillant à la puissance du jet d’eau. Les dégâts causés sur le paysage sont irréversibles, L’image extractive au centre du thème général de cette édition du Mois européen de la photographie Rethinking Nature/ Rethinking Landscape.

Mais les mines d’argent, comme le supposent les statistiques du data-mining dans la vidéo, seront bientôt épuisées. La part de la production mondiale d’argent qui entre dans la composition du procédé chimique de la photo est à peine de quatre pour cent, dérisoires. Silver Memories est donc bien une histoire du passé de la photographie donné à voir dans un instantané de la création à l’ère post-photographique.

L’exposition Silver Memories de Daphné Nan Le Sergent, au Casino Luxembourg – Forum d’Art Contemporain, dans le cadre du Mois européen de la photographe, dure jusqu’au 6 juin prochain

Marianne Brausch
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