Maux dits d’Yvan

Le divan d’Erdogan

d'Lëtzebuerger Land du 16.04.2021

Le sultan, le consultant et la consentante : La photo a fait le tour, sinon du monde, du moins de l’Europe. On y voit Erdogan, le grand Turc et Michel, le petit Belge, les couilles enfoncées dans des fauteuils, et von der Leyen, dont on ne sait pas très bien si elle est petite ou grande, allemande ou européenne, tant elle se fait la voix d’Angela, son ange gardien, le cul posé sur le canapé. Mais en ravalant cet épisode à une énième anecdote sexiste du dictateur macho, on ne comprend rien à la subtilité de la politique orientale.

Le canapé, en effet, dans ces pays s’appelle divan et c’était l’outil indispensable à la diplomatie des Ottomans. Par extension, le mot divan se mit à signifier la salle de réunion, l’antichambre du pouvoir, où le sultan recevait ses hôtes de marque et ses ministres pour débattre des choses importantes de la cité. Les Européens continuent d’apprendre chaque jour à leurs dépens la manie d’Erdogan de renouer avec les fastes et la symbolique de l’Empire ottoman. En ce sens, il ne fait qu’imiter son voisin Putin qui lui aussi fonde son pouvoir sur un risorgimento de la grandeur de l’ancienne Russie. L’Europe, par contre, a honte de son histoire, elle se contrit dans le « sanglot de l’homme blanc », pour reprendre une expression ambiguë de Pascal Bruckner. Pour le meilleur, elle n’en finit pas de s’excuser des crimes du nazisme, de la colonisation, de l’Inquisition, de l’esclavage, etc., pour le pire, elle cherche à en effacer les traces en déboulonnant les statues des esclavagistes, en effaçant les noms des colonisateurs du répertoire des rues, en expurgeant les expressions racistes des rééditions de leurs écrits. Les dictateurs populistes règnent donc sur leurs peuples en glorifiant le passé, quand les démocrates s’interrogent avec une culpabilité toute névrotique sur le leur.

Lors de son tête-à-tête (ou faut-il dire face-à-face ou corps-à-corps, voire corps contre corps) avec von der Leyen et Michel, Erdogan a commis un lapsus tout ce qu’il y a de plus freudien. À l’insu son propre gré, comme disait l’autre, il a réussi son acte manqué : voulant reléguer la femme à la portion congrue, il l’a en fait installée sur le divan de ses ancêtres, à la place d’honneur où se prennent les décisions importantes, mais où commence aussi le voyage vers l’origyne de ces décisions. Oui, vous avez bien lu : car si la femme est l’avenir de l’homme, comme le chantait le poète, elle est aussi et avant tout son passé. De la mère à la femme, elle est le destin de l’homme. L’inverse est d’ailleurs tout aussi vraie, car on peut aussi bien rendre femmage à l’homme qu’hommage à la femme.

La (dé)rencontre entre la Turquie et l’Europe, des croissants importés à Vienne il y a quelques siècles à la fin de non-recevoir de l’EU à la Turquie il y a quelques années, est le symptôme de l’éternelle relation entre dominé.e et dominé.e., à l’œuvre entre l’homme et la femme. Ce combat peut s’inverser et se renverser ; il peut aussi évoluer selon le classique schéma hégélien thèse, antithèse, synthèse. Et il peut même s’éclairer par une autre métaphore de Hegel, celle de la lutte pour la reconnaissance entre le maître et l’esclave. Ou, pour le dire avec Sacha Guitry : « Je suis contre la femme. Tout contre. »

Ce qui est, après tout, le domaine de la psychanalyse. Ce n’est pas un hasard que Freud a chipé son divan au sultan pour y coucher, bien avant Erdogan, ses patients. Et sur le divan de l’analyste, on s’applique aussi à tisser un narratif de l’histoire. Car il y va de l’histoire de l’individu comme de l’histoire de la nation. La cure analytique permet la réconciliation avec l’histoire et ses râtés, elle fait se synthétiser (pour reparler avec Hegel) les petites histoires dans une grande Histoire où il n’y a plus de place ni pour la glorification, ni pour la contrition.

De la psychanalyse au califat des 1001 nuits, la boucle est bouclée. Le divan est un tapis volant qui offre un voyage aller-retour dans le passé pour apprendre le bon usage des temps anciens. À son retour, le vizir ne voudra plus prendre la place du calife, mais tout simplement s’installer à sa propre place, afin de piloter son propre désir.

Yvan
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