Cinemasteack

Hourra Frances Ha!

d'Lëtzebuerger Land du 25.02.2022

Frances Ha (2012), de Noah Baumbach, est le film d’une génération Middle-Class prise entre la galère des petits boulots et des rêves de jeunesse qu’elle ne parvient pas à oublier. Nombre de questions sociales et existentielles toujours d’actualité y sont soulevées, de la difficulté d’aimer dans le long terme aux problèmes de logement, de précarité et des sorties nocturnes qui permettent de se sentir encore en vie. Un portrait collectif dans lequel s’est reconnue une bonne partie de la jeunesse occidentale, qui n’est ni tout à fait à plaindre, ni à blâmer pour autant.

Tour à tour rêveuse, mélancolique, boudeuse, ou espiègle cultivant malicieusement son immaturité, le personnage poétique de Frances Ha est interprétée par la pétillante Greta Gerwig, compagne de Noah Baumbach, mais aussi réalisatrice (Lady Bird en 2017 ; Les Filles du Docteur March en 2019) et égérie du cinéma mumblecore new-yorkais auquel ce film peut être rattaché. Au sein de cette mouvance apparue à l’orée du XXIe siècle, les personnages sont empêtrés dans les contradictions d’une vingtaine bien entamée, en pleine phase de transition entre la vie étudiante qu’il faut quitter et la douloureuse nécessité (économique) d’intégrer la vie active. C’est ce moment délicat, critique, instable, qui rassemble les réalisations de ce mouvement, plus encore que les petits budgets dont ils procèdent initialement. Le titre même de Frances Ha est d’ailleurs un clin d’œil à de précédents opus liés à ce mouvement, en reprenant tout d’abord la particule joyeuse et exclamative de Funnny Ha Ha (2002), film pionnier du mumblecore que l’on doit à Andrew Bujalski, mais aussi en reprenant la première syllabe du prénom-palindrome dont Greta Gerwig était affublée dans Hannah Takes the Stairs (2007) de Joe Swanberg. Le jeu des citations ne se réduit d’ailleurs pas au réseau étroit de la East Coast, puisqu’une séquence de course à pieds dans les rues de New York fait allusion à celle, parisienne, dans laquelle s’illustrait Denis Lavant dans Boy Meets Girl (1984) de Leos Carax.

Enveloppé dans un noir et blanc où la nostalgie commence à poindre, Frances Ha tire précisément sa puissance émotionnelle de ce glissement, de ce passage entre légèreté et gravité, indolence et petits calculs d’apothicaire propre à l’âge de raison. C’est un lent et progressif assombrissement qui est donc mis en scène, ponctué d’éclaircies aussi soudaines que palpitantes. Lorsque le cinéaste insiste initialement sur les sentiments très forts qui unit Frances à son amie Sophie (Mickey Sumner), c’est pour mieux montrer ensuite les retournements, les failles, les lâchetés, qui secouent la prétendue solidarité de ces cercles d’amis et de prétendants (parmi lesquels figure un très jeune Adam Driver). Les liens se délitent, la distance s’installe, les déceptions vont croissantes, et l’argent s’infiltre partout et finit par tout emporter. Alors que l’édifice des relations décline fatalement à mesure que progresse le récit, il demeure la persévérance attachante de Frances Ha, seule contre tou.te.s, qui anime un atelier de danse pour enfants. La chorégraphie finale, aussi attendrissante que la représentation théâtrale ponctuant L’Esquive (2003) d’Abdellatif Kechiche, montre qu’il est bel et bien possible de réenchanter ce monde avec peu de moyens. Et que cette possibilité repose en dernier lieu sur des êtres comme Frances Ha, des êtres continuellement exposés à la cruauté du système néolibéral, qui ont du cœur et travaillent à enfanter leurs rêves.

Frances Ha (USA, 2012), vostall, 86’, est présenté mercredi 2 mars à 21h à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
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