Bande dessinée

Seul contre tous

d'Lëtzebuerger Land vom 25.02.2022

Le dessinateur espagnol Javi Rey redonne vie en BD à la pièce d’Henrik Ibsen, Un Ennemi du peuple. Un récit d’hier qui questionne parfaitement la crise de confiance du peuple envers les politiques et les médias d’aujourd’hui.

Cent quarante ans très exactement séparent l’écriture par Henrik Ibsen de sa pièce Un ennemi du peuple (passée à la postérité comme l’une des œuvres les plus célèbres du dramaturge avec Hedda Gabler et Une maison de poupée) en 1882 et l’adaptation BD proposée cette année par Javi Rey (Un maillot pour l’Algérie, Violette Morris Intempéries).

Cet Ennemi du peuple raconte l’étonnant destin du docteur Stockmann. Il est chargé de l’aspect médical de la toute nouvelle station thermale La Baleine heureuse, devenue le premier employeur et pourvoyeur de richesses de la toute petite île dont il est originaire. C’est lui qui a eu l’idée de cette station thermale pour profiter des eaux exceptionnelles de cette petite terre isolée, mais c’est son frère ainé, maire du village, qui en tire tous les profits ; ce qui a créé pas mal de tensions entre les deux frères. Et la situation ne risque pas de s’améliorer quand le médecin, à force de devoir soigner les éruptions cutanées de ses patients, décide de faire analyser en secret les eaux de baignade. Les résultats indiquent sans équivoque que les bains sont infestés de microorganismes toxiques. Et le docteur, persuadé que les habitants du village le remercieront pour cette découverte précieuse, décide de publier le résultat de ses analyses, quitte à faire sauter le maire ! Un maire qui, bien évidemment, ne compte pas se laisser faire et n’hésitera pas à utiliser toutes les ruses à sa disposition pour contrer son cadet, soient-elles légales ou non.

Autour des deux personnages principaux, Ibsen et Rey proposent toute une ribambelle de personnages secondaires savoureux. Parmi eux, le responsable du journal local et son photographe très proche des thèses communistes – le canard ne s’intitule pas « La Voix du Peuple » pour rien –, Aslaksen, responsable de l’association des propriétaires, Hoster marin local parti au grand large et juste de passage sur l’île au moment du passe d’arme entre les deux frères ; il y a aussi la famille du docteur Stockmann : sa femme, au foyer, vivant constamment dans la crainte de perdre la qualité de vie acquise et, à l’opposée, sa fille, jeune institutrice aux méthodes novatrices et idées progressistes. Et puis, il y a les autres, le peuple, les résident de l’île dont on ignore le nom, une minorité, habituellement silencieuse, qui aura pourtant ici le fin mot de l’histoire.

Rien, dans ce très beau one-shot de 152 pages, ne laisse transparaitre le temps écoulé depuis l’écriture de la pièce par Ibsen. Javi Rey a décidé de replacer le récit dans la seconde moitié du XXe siècle. Les décors sont clairement inspirés de l’imaginaire graphique des années 1950 avec, déjà, les voitures personnelles, les sonneries automatiques dans les écoles et les cabines téléphoniques dans les rues. Il y a aussi les groupes de jazz qui viennent entretenir les touristes et les femmes qui arborent leurs plus beaux bikinis au moment de plonger dans les eaux thermales de l’île. Mais à ce niveau, l’auteur semble aimer brouiller les pistes avec, d’un côté, un ticket de caisse indiquant la date du 22/07/17 et de l’autre, la lecture par Hoster de Turtle Island, recueil de poésies de Gary Snyder publié en 1974 et récompensé par le Prix Pulitzer en 1975.

Probablement une manière de rendre ce récit universel et le rapprocher malgré tout de notre XXIe siècle. « Cette pièce à tout de suite fait écho à ce que je vivais » explique dans le dossier de presse de l’album l’auteur qui a découvert la pièce en 2010. « L’Espagne subissait alors de plein fouet les conséquences de la crise financière de 2008. Dans la lignée d’Occupy Wall Street à New York émergeaient un peu partout en Europe les mouvements des Indignés pour protester contre l’impuissance des démocraties occidentales face aux injustices et aux inégalités du système capitaliste. ». Pour Javi Rey, Un ennemi du peuple résonne « de plus en plus avec le présent : le Brexit en Angleterre, les manifestations indépendantistes en Catalogne, la montée des populismes avec les élections de Trump et Bolsonaro jusqu’à la pandémie qui articule pollution, économie et santé, les thématiques au cœur de la pièce ».

En tout cas le récit est magnifiquement porté par une ligne claire qui « invite plus à réfléchir qu’à s’émouvoir (…) en simplifiant le trait au maximum ». Une ligne claire sublimée par des fonds monochromes qui concourent à la grande lisibilité de chaque planche et en même temps créent de magnifiques métaphores visuelles : l’orage qui se prépare, les eaux souillées, l’angoisse…

Des couleurs qui donnent aussi un grand aspect poétique à cette histoire de trahison, de domination, de perversion du système. De la poésie pour un drame finalement d’hier, d’aujourd’hui et, peut-on craindre, également de demain..

Un ennemi du peuple de Javi Rey, Aire Libre.

Pablo Chimienti
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