Ce 4 mars précisément, le Fonds culturel national a quarante ans. L’occasion de voir comment se porte le mécénat culturel

Charité bien ordonnée

Jo Kox, président du Focuna
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 04.03.2022

Caius Cilnius Au premier siècle avant l’ère chrétienne, un homme politique romain, proche de l’empereur Auguste, est régulièrement cité dans les œuvres de Virgile, de Properce et d’Horace. Les poétes rendent hommage à l’éducation et l’altruisme de ce bienfaiteur qui consacre sa fortune et son influence à promouvoir les arts et les lettres. Cet homme s’appelait Caius Cilnius Maecenas. Autrement dit Mécène. De ce nom propre, on a fait un nom commun, synonyme de générosité et de philanthropie, d’un don sans contrepartie. L’histoire du mécénat est donc très ancienne et est autant liée à la fortune qu’au pouvoir. Au Luxembourg, on se plaît par exemple à se rappeler du comte Pierre-Ernest de Mansfeld, grand collectionneur de la Renaissance, dont les acquisitions sont visibles dans plusieurs musées européens, y compris au Musée national d’histoire et d’art. Quelques siècles plus tard, les œuvres offertes par Jean-Pierre Pescatore ou Leo Lippmann constituent la base de la collection d’art ancien de la Villa Vauban. Aujourd’hui encore, les donations d’œuvres, d’objets ou de documents permettent d’enrichir les collections des musées.

Dès 1979, le gouvernement luxembourgeois, sous l’impulsion de Pierre Werner, ministre d’État et ministre des Affaires culturelles, et de Jacques Santer, ministre des Finances, proposait dans sa déclaration gouvernementale « la création d’un Fonds culturel alimenté par des recettes extrabudgétaires et destiné à renforcer l’infrastructure culturelle ». Le texte prendra un peu de temps à voir le jour puisque la loi qui crée le Fonds culturel national (Focuna) en tant qu’établissement public est entrée en vigueur le 4 mars 1982. Il y a quarante ans, jour pour jour. À l’époque, le Fonds avait pour mission de « recevoir, de gérer et d’employer les allocations et dons émanant de sources publiques et privées en vue de la promotion des arts et sciences et de la conservation, de la restauration et de l’affectation appropriée du patrimoine historique et culturel national, immobilier et mobilier ». Le premier chèque qui entre dans les caisses du Focuna provient du Syndicat d’initiative de la commune de Junglinster. 80 000 francs luxembourgeois récoltés lors du Konschthandwierker Mârt en juin 1982 qui seront investis dans l’embellissement de la localité de Bourglinster. Quelques mois plus tard, en novembre 1982, la Caisse d’Épargne de l’État fait un don à hauteur de 600 000 francs afin d’acheter une tapisserie pour le château de Vianden.

Cinquante euros Au fil de son existence, le Fonds a connu nombre de changements à travers des modifications de textes de lois et de règlements grand-ducaux. Certains ont facilité la recherche de mécènes, quand d’autres ont freiné ce développement, par une volonté de contrôle. Il faut attendre 2015 pour voir une avancée dans la simplification des démarches administratives des donations. Désormais ce sont les projets culturels, c’est-à-dire les futurs bénéficiaires, qui doivent être agréés et non plus les donateurs (ils doivent cependant toujours bien passer par un organisme financier agréé). Ces modifications autorisent aussi les dons d’une valeur inférieure à cinquante euros, ce qui permet de soutenir directement un projet culturel, sans autorisation du comité directeur, quel que soit le montant du don. En 2021, 110 associations et institutions ont reçu cet agrément. Leurs donateurs peuvent ainsi bénéficier de déductions fiscales quand ils versent de l’argent par l’intermédiaire du Focuna.

Après ces premières années où le Focuna était une simple plateforme de transition de fonds – condition pour les mécènes d’obtenir des déductions fiscales – il s’est reconverti dans le soutien actif de projets culturels. Ses sources de financement ne varient cependant pas : Une grande part provient de l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte, dont la dotation annuelle atteint 600 000 euros. Le reste sont des dons privés, de personnes, d’entreprises ou de fondations dont les montants sont très disparates d’années en années. Entre 2015 et 2018, le montant total des dons en espèces n’ont cessé d’augmenter. Ainsi, 1 581 dons avaient été effectués en 2019 pour un montant de 336 910 euros alors que l’année suivante, la somme atteignait 562 441 euros à travers 1 076 dons. Mais après deux années de crise, cette tendance à la hausse ne s’est ralentie, le nombre de donateurs ainsi que le montant des dons en espèces ont diminué (486 625 euros par 889 donateurs en 2021).

Le modèle d’attribution des fonds a aussi évolué. Pendant de nombreuses années, les subventions favorisaient les conventions et aides récurrentes, ce qui absorbait la majorité du budget. « Progressivement, et surtout à partir de 2014, les aides ont été impérativement liées à des projets qui étaient passés au crible d’une décision du comité-directeur, avec des critères d’éligibilité précis », détaille Jo Kox, président depuis 2012. Ayant dégagé ces subventions « de tradition », le Focuna a mis en place une série de bourses et de résidences plus sélectives et plus exigeantes. Les candidatures sont examinées par des jurys indépendants, comprenant notamment d’anciens bénéficiaires et des professionnels du domaine concerné. Les bénéficiaires des bourses et résidences s’engagent en outre à fournir un rapport final. « Les bourses sont de bons instruments pour intéresser un mécène à une action spécifique », poursuit Kox. Parmi les premières bourses, celles de la Fondation Michelle, sous l’égide de la Fondation de Luxembourg, ont, pendant cinq ans (2014-2019), soutenu autour de 200 jeunes musiciens dans le domaine de la musique classique. Le fondateur, un Allemand grand amateur d’opéra et de musique classique, a offert des bourses allant de mille à 8 500 euros pour des projets spécifiques (composition, tournée, enregistrement, recherche en musicologie, formations…).

10 000 euros « Généralement, les mécènes veulent être associés à un projet distinctif pour un secteur d’activité qui leur tient à cœur. Nous travaillons en collaboration avec la scène culturelle pour connaître les besoins et les demandes. L’objectif est de favoriser les corrélations, les affinités. » C’est ce qui a été proposé aux frères Francis et André Schoup qui ont créé la bourse qui porte leurs prénoms. Depuis six ans, ils choisissent chaque année, toujours avec un jury, un artiste plasticien qu’ils aident. « Au début, nous financions une résidence de trois mois à Bourg-linster et aidions la production d’une exposition », relate Francis Schoup qui se décrit comme « un collectionneur acharné ». « Nous avons réévalué cette aide pour mieux correspondre à la réalité du terrain. Il s’agit maintenant d’une carte blanche pour aider l’artiste à une production, une exposition, une recherche ». Après Yann Annicchiarico en 2020, c’est Aline Bouvy qui a été la bénéficiaire de la bourse en 2021. « Nous avons suivi son travail et maintenant son exposition au Grand Hornu en Belgique. L’idée n’est pas seulement de donner de l’argent, mais de créer des liens et de rester en contact dans la durée », ajoute celui qui, comme son frère, s’était vu offrir une toile de Jean-Pierre Junius (1925-2020) à sa communion. « On n’a plus jamais arrêté d’acheter des œuvres. Maintenant, on a vendu une partie et fait un don aux Amis des Musées. » Sans héritiers directs, les deux frères réfléchissent aujourd’hui à la destination d’une maison à Belair. « En concertation avec le Focuna, on pense en faire une résidence d’artiste avec un atelier. » La bourse Francis André est dotée de 10 000 euros annuels, « si j’étais à la tête d’une grosse société, je donnerai plus. Je pense qu’il n’y a pas assez de mécènes qui s’intéressent à l’art. Ceux qui ont les moyens préfèrent s’acheter des grosses voitures », exclame Francis Schoup. Il se souvient avoir été éduqué « dans le partage avec ceux qui ont moins » et considère que « chacun peut faire du bien, en fonction de ses moyens ».

Josannette Loutsch ne dit pas autre chose : « C’est une pratique naturelle, qui me semble aller de soi : quand on peut aider, il faut le faire », estime celle qui a créé sa fondation privée en 2019 pour « poursuivre le mécénat que je faisais déjà à titre personnel depuis trente ans ». Cette mélomane courait l’Europe des salles de concerts de Vienne à Paris ou Berlin, avant « que la Philharmonie nous permette de voir les grands orchestres et solistes ici ». Aussi, c’est par la musique (« ma troisième jambe ») qu’elle a commencé ses actions de mécénat. Quand la salle du Kirchberg s’est ouverte, elle a manifesté son désir de soutenir ce qui y était proposé pour permettre de « porter la musique vers des publics qui n’y avaient pas accès ». Le directeur de l’époque, Matthias Naske s’est montré enthousiaste et ils ont échafaudé ensemble ce qui allait devenir la Fondation EME (Écouter pour Mieux Entendre). « Il m’a semblé plus souple et plus opportun de créer ma propre fondation. Je voulais choisir directement les projets et personnes que je soutiens. L’outil d’une fondation rend le travail plus transparent, plus visible et en conformité avec les questions juridiques et fiscales ». La musique est un des piliers du mécénat de la Fondation Loutsch-Weydert qui vient en aide à des associations, des festivals, des ensembles et surtout des musiciens. « Les musiciens indépendants ont souvent du mal à vivre de leur art, c’est à eux que je m’adresse en premier. » Un conseil d’administration examine les demandes et choisit les dossiers en fonction du mérite et du besoin : « Je juge en fonction de l’impact que nous pouvons avoir. » La Fondation Jean-Claude et Josannette Loutsch-Weydert œuvre aussi auprès de personnes en difficulté et mène des projets éducatifs. L’aspect le plus original de son travail est la mise en valeur du travail autour de la héraldique. Jean-Claude Loutsch était non seulement un ophtalmologue réputé, mais un héraldiste de renom. Il a notamment publié l’Armorial du Pays de Luxembourg, soit pas loin de 900 pages d’inventaire des armoiries du Duché du Luxembourg. « Aujourd’hui la Fondation finance une chercheuse qui complète ‘le petit Loutsch’ avec les armoiries des monastères. » Josannette Loutsch a aussi fait don de l’exceptionnelle bibliothèque de son mari à la Bibliothèque nationale du Luxembourg : un fond riche de plus de 10 000 livres d’histoire, de généalogie et d’héraldique qui lui vaudra une salle à son nom.

En ordre dispersé Les fondations privées sont assez rares au Luxembourg et madame Loutsch déplore « une certaine frilosité » dans son entourage. « J’espère que nos actions vont encourager d’autres à faire de même. Il ne faut pas seulement des fondations d’entreprises, mais des personnes engagées qui ont les moyens d’aider les autres. Ça devrait être un élan naturel que de rendre à la société quand on est favorisé. » Un constat que dresse aussi Jo Kox pour qui le Focuna doit avoir « un rôle proactif pour aller chercher des mécènes ». Depuis l’été dernier, Kultur:LX a repris une partie des activités du Fonds, notamment les résidences, ainsi que la moitié de la dotation de l’Œuvre. « Nous devons maintenant nous atteler à faire la promotion du mécénat culturel en tant que tel, faire connaître nos actions, les bénéficiaires, l’impact. Le Luxembourg manque de personnalités fortes qui donnent l’exemple et mobilisent les autres. » Un des écueils est la méconnaissance du mécénat culturel : « On n’a pas assez de statistiques, de témoignages, de perspectives historiques, d’analyses des documents pour bien comprendre ce qui fonctionne ou pas ». Aussi, pour célébrer ses quarante ans et « plutôt que d’acheter des pages de pub », le Focuna lance une bourse de 25 000 euros. Elle est destinée aux chercheurs attachés à une université, une haute école ou une institution scientifique, qui présentent un projet de recherche autour du mécénat culturel au Luxembourg.

Ce travail pourra bénéficier au secteur dans son ensemble pour ajuster ses actions. Les fondations sont nombreuses mais restent en ordre dispersé. Une fondation d’entreprise comme la Fondation Indépendance, liée à la BIL, soutient la création contemporaine en arts plastiques, en danse ou en théâtre. Une autre, André Losch approche la culture par le volet éducatif et finance par exemple le futur auditorium du campus Kirchberg, conçu par le bureau d’architecture japonais Sanaa. Il en existe une centaine sous l’égide de la Fondation de Luxembourg. « En 2021, un peu plus d’un million d’euros a été alloué à une soixantaine de projets culturels dont la moitié au Luxembourg », précise Tonika Hirdman, directrice générale. Ces soutiens sont d’ampleur très variés, de quelques milliers à plusieurs centaines de milliers d’euros. La directrice cite la fondation Mazalbert qui a soutenu la création récente de la pièce Eichmann au TNL, la fondation The Loo & Lou qui était partenaire de l’exposition William Kentridge au Mudam et qui y finance le programme Art Freak. On peut y ajouter la fondation August van Werveke-Hanno qui offre des bourses pour des études supérieures d’architecture ou de beaux-arts et la Fondation La Marck qui a fait plusieurs acquisitions pour le MNHA. Sans oublier la fondation Été qui attribue des bourses soutenant directement et de manière souple, des projets individuels dans les domaines social, culturel et éducatif.

France Clarinval
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