Le Statec envisage les prochains mois avec un certain pessimisme. La guerre israélo-américaine en Iran figure au centre des préoccupations

Menottés à Ormuz

Le super 98 est passé de 1,5 euro à 1,8 entre fin février et début juin avec un pic juste en dessous de deux euros
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 05.06.2026

La note de conjoncture du Statec était attendue. Sa présentation a même été précipitée pour alimenter les discussions tripartites prévues mardi après-midi. Elle a donc paru avec, en son cœur, la problématique du blocage du détroit d’Ormuz (24 occurrences sur 110 pages) et de la guerre en Iran (55 occurrences). La « Guerre en Iran prolongée » constitue l’un des deux scénarios principalement étudiés par les économistes du Statec. Le « scénario central » table lui sur une réouverture en mai (!) du détroit par lequel transitent normalement vingt pour cent du pétrole mondial.

Selon ce scénario, relativement optimiste et déjà obsolète, le Luxembourg ne souffrirait pas trop de la guerre et du renchérissement du pétrole. La prévision de croissance du PIB pour 2026 est ajustée à la baisse de cinquante points de base, passant de 1,7 à 1,2 pour cent. Ce recul traduirait celui de la demande étrangère pour les biens et services produits au Luxembourg. L’inflation serait limitée à 2,5 pour cent en 2026 et 1,7 pour cent en 2027. Des déclenchements d’indexations automatiques n’interviendraient qu’en ce mois de juin et l’autre au deuxième trimestre de l’année prochaine.

Selon le scénario d’une guerre qui se prolonge pendant encore six mois, cette deuxième tranche d’indexation interviendrait dès le troisième trimestre de cette année. Dans la trame produite par Oxford Economics, le statu quo en Iran (un conflit en sommeil avec des épisodes guerriers sporadiques) et dans le détroit d’Ormuz entraînerait « une chute critique des stocks de pétrole » et une explosion de son prix. Il s’établirait autour de 190 dollars le baril dès le mois d’août (contre 90 aujourd’hui et autour de 70 depuis 2023) pour retomber ensuite autour de 150 dollars pendant plusieurs mois, soit un seuil légèrement supérieur au record historique de 2008. L’inflation prendrait ainsi une tout autre dimension : autour de 6,6 pour cent dans la zone euro. La BCE augmenterait ensuite ses taux directeurs (alors qu’une baisse ou une stabilisation étaient envisagées au début de l’année). Ce qui rendrait les financements encore plus onéreux et retarderait de nombreux investissements, y compris des particuliers dans l’immobilier. La zone euro entrerait alors en récession avec une reprise graduelle en 2027. Le PIB luxembourgeois reculerait de 1,1 pour cent en 2026 et progresserait de 1,8 pour cent l’année suivante.

Le pire plausible

Mardi lors de son introduction, le directeur du Statec, Tom Haas, a parlé « d’incertitudes exceptionnelles ». « Beaucoup de choses peuvent arriver en peu de temps », a-t-il admis. Le Statec a choisi ce scénario parmi les « quatre-cinq » proposés par Oxford Economics mi-avril. Il y est question, outre la fermeture du détroit d’Ormuz pendant encore six mois, de « perturbations accrues sur d’autres routes maritimes et de dommages plus importants aux infrastructures énergétiques ». Gabriel Gomes, chef de l’unité modélisation et prévisions du Statec, complète face au Land : c’est l’épuisement des réserves stratégiques qui pourrait, dès la fin de l’été, provoquer une hausse brutale du prix du baril. En début de semaine, un tel scénario paraissait catastrophiste tant les signaux laissaient croire à un accord pérennisant le cessez-le-feu obtenu le 8 avril. Ce choix maximaliste des statisticiens aurait ainsi pu s’expliquer : Si la réalité devient préférable aux prédictions, alors personne n’en tient rigueur. Dans le sens inverse, c’est moins facilement pardonné. Mais les attaques iraniennes, mardi, sur le Koweït, les répliques américaines et la réticence du gouvernement israélien à durablement cesser ses attaques au Liban rendent le scénario de l’embrasement du Proche-Orient encore plus probable. Et la perspective des élections de mi-mandat aux États-Unis représente maintenant le rocher auquel peuvent s’accrocher les espoirs d’un accord entre Donald Trump et Mojtaba Khamenei.

Le prix du pétrole s’est stabilisé entre 90 et cent dollars depuis le 22 mai et les marchés anticipent une normalisation de la situation, a néanmoins souligné Gabriel Gomes mardi. Les contrats à terme (futures) pour début 2027 sont échangés entre les prix d’avant le 28 février et ceux pratiqués aujourd’hui. Au Luxembourg, les prix locaux des carburants ont été rendus relativement attractifs depuis le blocage, relève le Statec… ce qui a provoqué des approvisionnements supplémentaires en carburant. Une bonne nouvelle pour les caisses publiques, mais une mauvaise pour les objectifs climatiques du pays. L’institut de la statistique produit en outre un scénario techno-optimiste (« Boom de l’IA ») dans lequel le Grand-Duché profiterait d’une adoption accélérée de l’intelligence artificielle outre-Atlantique par l’intermédiaire des fonds d’investissements et des capitaux qui y transitent. Dans ce scénario, peu étudié dans la note, la croissance du PIB atteindrait 1,6 pour cent en 2026 et 2,4 en 2027.

Pour l’heure, l’IA reste localement synonyme de chômage. Le Statec rappelle avoir déjà prévenu de la menace de remplacement par l’IA (d’Land, 5.12.2025) dans les métiers « du soutien administratif ». Mais les « activités spécialisées, scientifiques et techniques sont également fortement exposées », prévient l’institut. Il ne serait pas toujours question de remplacement mais de productivité gagnée et de postes rendus superflus, « le même travail pouvant être effectué par moins de travailleurs ». Le Statec évoque les 370 suppressions de postes annoncées par Amazon en lien avec le déploiement de l’IA. L’incompétence préserverait-elle du chômage ? « Une des raisons pour lesquelles les entreprises luxembourgeoises n’implémentent pas l’IA, c’est qu’elles n’ont pas les compétences en interne », a fait savoir Pauline Perray, cheffe de l’unité conjoncture au Statec.

S’ajoute une inquiétude

Or le Grand-Duché est pointé du doigt en matière d’investissement : il affiche le taux d’investissement le plus bas d’Europe. Depuis 2019, les dépenses d’investissement ont « nettement reculé », relèvent les économistes du Statec, à l’inverse de la tendance dans la zone euro. La note de conjoncture détaille. Les volumes d’investissements dans le secteur financier ont reculé de 55 pour cent en sept ans (+4 pour cent dans la zone euro), dans le commerce de 43 pour cent (-29 pour cent dans la zone euro), dans l’industrie de 37 pour cent (-9 pour cent dans la zone euro), dans les services administratifs et de soutien de 27 pour cent (-30 pour cent dans la zone euro) et dans l’immobilier de neuf pour cent (+3 pour cent dans la zone euro). « Au sein de la zone euro, seuls cinq pays affichent une baisse de l’investissement en volume entre 2019 et 2025, le Luxembourg enregistrant l’un des plus forts reculs, juste après l’Irlande (-40 pour cent) », lit-on dans la note de conjoncture. « C’est assez inquiétant », résume l’économiste Pauline Perray mardi. Seules les branches administration publique, transports et TIC ont accru leurs investissements depuis 2019.

Quelques explications sont toutefois prodiguées : l’effondrement des investissements dans les services financiers fait suite à cinq ans (2015-2019) de dépenses massives. Elles avaient été multipliées par trois dans l’informatique et par six dans les bâtiments. Le Statec y voit en partie une réponse aux besoins nés du Brexit en matière d’infrastructures (voir page 14) et à l’accroissement réglementaire pour la partie logiciels et données. L’aérospatiale est le secteur qui bénéficie le plus d’investissements. Ils ont été multipliés par deux avec pour locomotive les satellites de SES (dont les commandes gouvernementales avec Lux-Govsat et Luxeosys). Mais le Statec tempère : « L’acquisition de satellites a des effets positifs temporaires sur l’investissement (formation brute de capital fixe), mais elle engendre en contrepartie une hausse des importations de biens qui neutralise au final l’impact positif sur le PIB. » Ce qui pourrait changer avec la production de satellites au Luxembourg envisagée par la direction de SES.

Le Statec comprend en outre que la faiblesse de l’investissement résulte du durcissement des conditions de financement et de la hausse brutale des taux d’intérêt en 2022, particulièrement dans le secteur de la construction et l’immobilier. Mais en février 2026 comme en février 2022, l’économie mondiale (incluant bien sûr le Luxembourg) a basculé à la suite d’entrées en guerres bouleversant l’approvisionnement énergétique international.

L’OCDE insiste sur les péages

Dans ses prévisions économiques publiées mercredi, l’OCDE n’envisage pas mieux que 0,7 pour cent de croissance en 2026 pour le Luxembourg, 1,3 en 2027 (mi-mai, la Commission européenne avait projeté deux pour cent en 2026). Dans son chapitre consacré au Grand-Duché, l’organisation basée à Paris avance quelques recommandations, notamment pour atteindre les objectifs climatiques (et qui font d’autant plus de sens dans un contexte de crises énergétiques à répétition). Est notamment suggéré d’encourager la mobilité douce : « Gradually linking tax benefits for company cars to their emissions, introducing congestion charges, motorway tolls and further improving public transport and cycling networks would accelerate the shift away from individual internal combustion engine transport. »

Pierre Sorlut
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