« C’est ici qu’on signe les deals ? », demande malicieusement un homme en costume gris se lavant les mains dans les toilettes de la Chambre de commerce. « En Finlande, on fait affaires dans les saunas, au Luxembourg, c’est donc là », poursuit le badin. Va s’ouvrir dans quelques minutes au siège de l’institution patronale la conférence inaugurale de LuxDefence, le nouveau lobby national thématique. La salle principale au sous-sol affiche complet ce lundi soir. Un espace adjacent est même mobilisé pour y rediffuser discours et débats. Un succès remarquable pour cet événement d’apparence plutôt formelle.
Une certaine euphorie est palpable. Le directeur général de la Chambre de commerce, Carlo Thelen, pose le contexte. L’Otan regagne sa « pleine pertinence » (depuis l’agression russe). Le budget 2026 prévoit plus d’un milliard d’euros pour la défense. Deux pour cent du revenu national brut, une étape sur la voie des 3,5 pour cent, engagement (auquel il faut ajouter 1,5 pour cent investi dans la « résilience ») pris à La Haye envers l’alliance de l’Atlantique nord… et le président du premier contributeur, les États-Unis. « Cet effort n’est pas seulement une contrainte budgétaire, c’est également une formidable opportunité économique », introduit Carlo Thelen. Il complètera le lendemain, en marge la présentation de l’avis sur le Budget : « La croissance nous fait défaut depuis cinq ans et les perspectives ne sont pas brillantes ». La défense en serait donc le relais. (La lutte contre le réchauffement climatique, qui n’a jamais été saluée ici comme une opportunité en tant que telle, ne sera pas évoquée de la soirée.)
Au printemps, l’institution patronale avait soumis au gouvernement un cahier de dix recommandations pour favoriser l’émergence d’un complexe militaro-industriel luxembourgeois. Figurait notamment la nécessité de créer un lobby ad hoc. Le voici : « LuxDefence est la preuve que le secteur privé luxembourgeois sait se mobiliser au service du bien commun », juge Carlo Thelen avant de céder le micro à Yuriko Backes. « I can just say wow », lâche la ministre (DP) de la Défense face à l’affluence exceptionnelle. (Était notamment présent son prédécesseur au ministère des Finances en 2022, Pierre Gramegna, installé ensuite à la direction générale du Mécanisme européen de stabilité.) Yuriko Backes a salué le chemin parcouru depuis le lancement du partenariat public-privé LuxGovSat en 2015 : « Qui aurait-pu imaginer il y a dix ans que nous lancerions LuxDefence ? », interroge la ministre qui a récemment déposé le projet de loi LuxGovSat2. La libérale souligne notamment les 110 entreprises luxembourgeoises identifiées par l’agence Luxinnovation comme travaillant dans le secteur militaire, un nombre qui « a triplé ces dernières années ». LuxDefence et ses 80 membres-fondateurs peuvent compter sur la direction de la Défense, dit-elle, pour placer les PME luxembourgeoises sur ces marchés éminemment internationaux. Le gouvernement « encourage vivement (…) la création de synergies pour le développement de capacités et de technologies destinées à la fois à des applications à double usage et à des capacités et applications purement liées à la défense ».
« Mais, bien sûr, la Realpolitik façonne tout cela », tempère quand même Yuriko Backes. « Ce n’est pas quelque chose qui nous réjouit particulièrement », poursuit la représentante du gouvernement. D’ailleurs, les ministres ne seraient « pas très populaires » face à des « citoyens qui aimeraient que ces sommes colossales soient dépensées ailleurs ». Mais il s’agirait-là de « défendre les démocraties ». Le président de LuxDefence, André Wilmes, se lance d’ailleurs dans un plaidoyer : « Nous sommes ici pour construire, pas pour théoriser ou élaborer des stratégies. » Celui qui dirige aussi le groupe Rotarex, concevant des systèmes de protection incendies adaptables à l’environnement militaire, désigne un mouvement qui s’accompagne « d’un profond sens des responsabilités envers la société (…) aux prémices d’une nouvelle ère stratégique » : « LuxDefence n’est pas qu’une association, c’est un engagement, un engagement envers l’intérêt national, un engagement envers la souveraineté européenne, un engagement envers nos partenaires, un engagement envers nos enfants. »
L’objectif serait de fournir des « capacités de défense tangibles et efficaces à notre pays, à nos voisins européens et aux autres nations de l’Otan » face au retour de la guerre sur le Vieux Continent : une guerre meurtrière en Ukraine, une guerre hydride en Europe occidentale, entre cyberattaques, survols de drones et tentatives de déstabilisation. André Wilmes envisage de faire converger les « forces » et les interconnecter dans un « cadre européen multinational et multilingue ». L’objectif ne serait pas seulement « d’intégrer le Luxembourg dans les chaînes de valeurs européennes, mais de faire en sorte que le pays soit vu comme un partenaire et un écosystème de choix ». Durant le panel qui suit les discours, le vice-président de LuxDefence, Robert Schaus, lancera l’idée d’un Luxembourg comme terrain d’entente pour les industries nationales aux intérêts apparemment divergents, à l’image de ce qu’il a été aux premières heures de la construction européenne autour du charbon et de l’acier. « Nous avons été un modérateur, un catalyseur pour rassembler des industries qui se battaient entre elles », constate le CEO de Presta Cylinders, société de Kleinbettingen spécialisée dans le contrôle et la rénovation de contenants métalliques et composites. L’opérateur de satellites SES a suivi ce modèle dans les années 1980.
La numéro deux de la direction de la Défense, Hélène Massard, affirme la crédibilité du Grand-Duché dans ce contexte. La responsable du « retour économique » cite l’exemple de la société North Fire (devenu North Defence) qui a installé en mars son siège européen au Luxembourg. L’entreprise dirigée par un ancien sous-officier de l’armée britannique conçoit des véhicules d’intervention légers, des 4x4 qui peuvent être affectés alternativement aux secours civils ou à l’armée. Les PME luxembourgeoises se placent, elles, surtout sur les marchés publics en matière de défense. Les services de Yuriko Backes entendent les intercaler sur les chaînes d’approvisionnement. Hélène Massard, qui a parcouru les salons thématiques ces derniers mois, confie que les grands groupes recherchent « plusieurs fournisseurs » afin de s’assurer une production résiliente : « Nous devons nous engager dans des collaborations internationales et intégrer ces chaînes. Pour cela, il faut être visibles et compétitifs », assure la représentante du ministère de la Défense. Sont citées des productions luxembourgeoises dans l’arsenal militaire international : Euro-composites (Echternach) vend des matériaux utilisés dans les avions de combat F-35 et Eurofighter Typhoon. Saturne Technology (Contern) imprime des pièces métalliques destinées aux moteurs des Dassault Rafale. Goodyear produit des pneus run flat ou blast resistant pour les véhicules militaires.
« Avec les applications à double usage, tous les industriels deviennent des fournisseurs potentiel de la défense », assure Frank Thomé, membre du directoire de Ceratizit, firme qui produit des pièces en tungstène. La double vocation des produits permet aussi une certaine agilité en « répondant présent sur plusieurs segments de marché ». L’entrepreneuse, Sam Staincliffe, relève l’intérêt des capitaux levés pour l’armée afin de « développer » son entreprise, mais prévient de la dimension potentiellement « chaotique » des contrats de défense. « La défense peut avoir besoin d’investir dans votre entreprise, changer d’avis, puis revenir vers vous dans cinq ans, » relève la cofondatrice d’Uplift360, start-up développant des technologies chimiques pour recycler les matériaux. « C’est une véritable opportunité pour nous de galvaniser (…) », continue-t-elle. Frank Thomé avertit néanmoins sur les « exigences » propres au secteur et auxqelles toutes les PME ne sont pas forcément encore attentives : un système informatique robuste pour prévenir des attaques, des locaux sécurisés ou éventuellement des habilitations sécurité.
La défense a longtemps été considérée comme un tabou au Luxembourg. « Je me demande où cet argent doit aller : Voulons-nous sérieusement produire des chars et des bombes ? », s’interrogeait encore Jean-Claude Juncker en mars (D’Land, 14.03.25) avant de confier que, Premier ministre, il avait empêché à deux reprises qu’une entreprise de l’armement s’installe au Grand-Duché. Merkur, le magazine de la Chambre de commerce, consacre sa une automnale « aux grandes manœuvres » économico-militaires. « Tendance : Drone qui peut ! », lit-on sur la première page affichant un aéronef sans pilote, un radar, un satellite et un fantassin sur une carte du Grand-Duché. Dans le grand salon du sous-sol de la Chambre de commerce lundi soir, sont disposées des plaquettes à l’effigie des entreprises participant à l’initiative LuxDefence. Sur scène, Frank Thomé confie que Ceratizit relocalise au Luxembourg une ligne de production de pièces pour des munitions. 17 personnes travailleraient dessus pour générer un chiffre d’affaires annuel de quinze millions d’euros, explique-t-il au Land. Et la loi de 2022 sur les armes qui, selon LuxDefence, interdirait toute production d’armement ? Cette loi ne viserait que les armes dans le civil, selon la ministre interrogée par RTL. Mais le gouvernement travaille à une loi clarifiant cet aspect. En attendant, Ceratizit a demandé aux ministères en charge s’il lui était permis d’installer au Luxembourg cette machine produisant des « pénétrateurs balistiques ». Une sorte de ruling industrialo-militaire qui symbolise le renouveau de l’union entre l’économique et le politique. Le temps de la sempiternelle complainte patronale sur l’indexation ou la chute de la productivité semble révolu. Au moins pour un soir.