Les sanctions économiques prononcées par les États-Unis et l’UE font mal à la Russie, mais des trous dans la raquette laissent entrevoir un nouveau train

L’Ouest dégaine l’arsenal financier

d'Lëtzebuerger Land du 11.03.2022

À défaut de réplique militaire à l’agression de l’Ukraine, les pays occidentaux et le Japon ont déclenché contre la Russie une guerre financière sans précédent. Elle vise à faire du pays dirigé par Vladimir Poutine « un paria économique et financier », selon les termes d’un officiel américain. Des mesures de rétorsion avaient déjà mises en place en 2014 suite à l’annexion de la Crimée, la guerre dans le Donbass et le crash du vol MH17, mais de manière assez limitée, alors que la Russie est aujourd’hui devenue le pays le plus sanctionné au monde devant l’Iran, la Syrie et la Corée du nord, l’arsenal financier remplaçant les armes de guerre.

La décision la plus spectaculaire est le blocage des avoirs à l’étranger d’une trentaine de membres de l’exécutif (dont Vladimir Poutine lui-même et le chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov), du haut commandement militaire et des principaux « oligarques », ces richissimes femmes et hommes d’affaires très liés au pouvoir comme Kirill Shamalov (ancien gendre de Poutine et actionnaire de la société pétrochimique Sibur). Les oligarques détiendraient autant de richesses à l’extérieur de leur pays que le reste de la population en Russie même ! Mais sont aussi concernés les 351 députés russes qui ont voté en faveur de la reconnaissance des deux territoires séparatistes et plusieurs journalistes. Au total, quelque 700 personnes et leurs familles, qui, interdits de séjour dans les pays ayant édicté des sanctions, ne peuvent plus accéder à leurs avoirs financiers ni réaliser de transactions. Leurs biens immobiliers, voitures, bateaux ou œuvres d’art font aussi l’objet de menaces de saisies.

Moins connu du grand public, le gel porte aussi, de manière beaucoup plus significative, sur les réserves en devises de la Banque centrale russe placées dans les pays du G7. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a utilisé le terme de « trésor de guerre » pour désigner les quelque 640 milliards de dollars détenus hors des frontières. Environ vingt pour cent de ces avoirs, placés auprès des banques centrales occidentales, sont déjà gelés. Cette mesure vise à empêcher les interventions sur le marché des changes pour soutenir le rouble et à gêner les entreprises russes pour leurs importations et le remboursement de leurs dettes. Au total, près de mille milliards de dollars de fonds russes ont été gelés, selon le ministre français Bruno Le Maire. Du côté des banques, sept établissements russes seront débranchés le 12 mars du système financier Swift (acronyme de Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications). Rouage clé de la finance et du commerce mondial, cette plateforme créée en 1973 fournit un service de messagerie sécurisée à ses 11 000 adhérents, afin qu’ils puissent procéder à des paiements internationaux entre eux. Sont concernées VTB, la deuxième plus grande banque de Russie et première banque privée (seize pour cent de part de marché) ainsi que six autres établissements – Bank Otkritie, Novikombank, Promsvyazbank, Rossiya Bank, Sovcombank et VEB (banque de développement du régime), réputées proches du Kremlin et très impliquées dans le financement de l’effort de guerre russe.

« Stopper Swift aura pour effet d’universaliser des sanctions financières qui sont pour l’instant l’apanage des occidentaux », a déclaré Olivier Dorgans, du cabinet Ashurst, au magazine français Challenges paru le 3 mars. Utilisé pour 42 millions de transactions par jour dans plus de 200 pays en 2021, Swift n’a pas de véritable concurrent dans le monde en raison de ses fonctionnalités. Son activité d’origine, la transmission d’instructions de paiement, ne représente plus que la moitié du trafic. Swift envoie aussi des messages pour réaliser des transactions commerciales, de trésorerie et surtout de sécurité. En Russie, 70 pour cent des transactions passent par ce réseau. Les banques exclues de ce système doivent recourir à des systèmes de messagerie plus lents et moins sûrs comme les fax ou les e-mails. L’Iran, évincé de Swift en 2012 en raison de la montée en puissance de son programme nucléaire, a vu alors ses revenus à l’exportation fondre de près de trente pour cent.

D’autres mesures financières ont été prises. Les banques russes, mais aussi de grandes sociétés détenues par l’État – dont les géants de l’énergie Gazprom et Transneft – ne peuvent plus accéder aux marchés de capitaux américains et européens. Les cartes bancaires Visa et Mastercard russes ne seront plus valables à l’étranger, et les cartes émises à l’étranger ne fonctionneront plus en Russie. PayPal a arrêté d’y fournir ses services et des plateformes comme Apple Pay et Google Pay sont également bloquées.

Alors que les sanctions financières mettent souvent du temps à faire effet, elles ont eu cette fois-ci, en raison de leur ampleur, un impact immédiat avec l’effondrement de la monnaie russe. Malgré le doublement du principal taux directeur de la Banque centrale russe, de 9,5 à vingt pour cent, afin d’augmenter l’attractivité de la monnaie, le rouble a perdu près des deux-tiers de sa valeur depuis l’attaque du 24 février. Cette chute provoque mécaniquement une augmentation des coûts des produits importés et donc une accélération de l’inflation. Des restrictions à l’achat de devises ont été imposées aux particuliers et aux entreprises, mais pour éviter un mouvement de panique et des retraits aux guichets et distributeurs des banques locales, ces dernières ont été invitées par la Banque centrale à ne plus publier leurs bilans financiers. Plusieurs filiales européennes de Sberbank sont considérées par la BCE comme en état de quasi-faillite.

La Bourse de Moscou a fermé le 28 février et la date de sa réouverture reste imprécise. Avant cela, son indice RTS avait été divisé par deux entre le 16 et le 24 février. L’agence de notation financière Fitch annonçait le 9 mars un défaut de paiement imminent sur des obligations souveraines russes. Parmi les effets indirects figure une hausse brutale du chômage due à la cessation ou la suspension des activités de nombreuses entreprises étrangères en Russie. Ces sanctions affectent une économie fragilisée depuis plusieurs années. En janvier 2022, le FMI avait revu à la baisse les prévisions de croissance en raison d’une récolte médiocre et d’une troisième vague épidémique plus grave qu’attendu. En comptant les faiblesses endémiques de l’économie (déclin démographique, faible productivité du travail, manque d’investissement chronique, retard technologique…), la croissance était estimée à 2,8 pour cent en 2022 après avoir atteint 4,5 pour cent en 2021.

Mais les sanctions pourraient se révéler moins sévères que prévu. D’abord parce qu’il existe des « trous dans la raquette ». Swift n’est pas un système de paiement, mais une messagerie. De plus Sberbank, banque publique notoirement liée au pouvoir et premier établissement de Russie (36 pour cent de parts de marché) tout comme Gazprombank (troisième banque) n’ont pas été exclues, car c’est par elles que s’effectuent les transactions sur le pétrole et le gaz russe que certains pays de l’UE continuent d’acheter malgré le conflit. Cependant, Sberbank et ses 25 filiales ont été mises à l’index par les États-Unis et par ricochet, l’Europe, en raison de l’extra-territorialité du droit américain, n’aura pas d’autre choix que de suivre. De plus, la Russie, habituée aux crises économiques périodiques depuis des décennies, pourrait faire preuve d’une « forte résilience ».

Selon l’assureur-crédit français Coface, le PIB russe devrait se contracter de 7,5 pour cent en 2022. C’est très peu eu égard à la sévérité des sanctions. Pour cause de Covid, il avait baissé bien davantage (moins quatorze pour cent) entre 2019 et 2020. L’explication tient au fait que le pays est peu exposé au commerce extérieur. Les exportations pèsent 22 pour cent du PIB, contre 36 pour cent en Allemagne et plus de cinquante pour cent en Belgique. Pour les importations, c’est encore moins (quatorze pour cent). De même, le stock d’investissements étrangers (environ 450 milliards de dollars) est modeste en proportion du PIB : 29 pour cent environ, contre 55 pour cent en Espagne et 108 pour cent en Belgique.

Enfin, Moscou peut tenter de contourner les sanctions ou d’en atténuer les effets grâce à des solutions alternatives : la Russie saura « compenser les dommages », selon les déclarations officielles. L’utilisation des cryptomonnaies est une option. Le 6 mars, plusieurs banques russes (Sberbank, Rosbank, Raiffaisen, MKB, Alfa Bank, Tinkoff) ont annoncé qu’elles s’apprêtaient à émettre prochainement des cartes de paiement utilisant le système chinois de cartes UnionPay couplé au réseau russe. Les cartes seraient « co-brandées » UnionPay-Mir, qui est le système de paiement russe.

Détournement

Entre le 24 février et le 1er mars, le cours du Bitcoin a augmenté de quinze pour cent sous l’effet d’achats effectués en Russie pour contourner les sanctions financières. Un phénomène déjà observé dans le passé en Corée du Nord et en Iran. D’autre crypto-monnaies comme Ethereum ou Tether ont connu une évolution analogue mais moins marquée. Selon Triple A, une société de paiements en cryptomonnaie, avant la crise, douze pour cent des Russes, contre 8,4 pour cent des Américains et seulement 2,4 pour cent des Belges, possédaient des crypto-monnaies, le record étant détenu par… l’Ukraine (12,7 pour cent). Cela représentait 17 millions de personnes et un total de 23 milliards de dollars. Des chiffres appelés à croître fortement (les échanges de cryptos en roubles ont triplé depuis début février) sauf si les sanctions internationales affectent aussi les monnaies virtuelles, un dispositif auquel travaillent en ce moment l’UE et la BCE. En attendant, les plates-formes d’échanges font l’objet de pressions pour bloquer les comptes de tous leurs clients visés par des sanctions.

Fuite des entreprises

Pas un jour ne passe sans qu’une grande entreprise étrangère implantée en Russie n’annonce l’arrêt définitif ou temporaire de son activité, ou du moins sa réduction de voilure, avec la mise au chômage immédiate de milliers de salariés. Le désengagement des enseignes américaines Apple, Disney, Coca-Cola, McDonald’s, Starbucks, ExxonMobil a été le plus médiatisé. Mais ce sont en réalité les entreprises françaises les plus concernées : au nombre de 500, elles sont les premiers employeurs étrangers en Russie. On a beaucoup parlé de la fermeture des magasins des grands du luxe : LVMH (124 boutiques), Chanel (17) Hermès (3) Kering (2). Le retrait serait plus compliqué pour la Société Générale, avec sa filiale Rosbank (235 agences) ou pour Renault avec les 2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires de sa filiale AvtoVAZ (marque Lada). Quant à la chaîne de bricolage Leroy-Merlin, elle est le deuxième employeur étranger en Russie avec 47 000 salariés dans 116 magasins qui réalisent 5,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Auchan et Decathlon, qui appartiennent au même groupe, sont aussi très présents.

Le retrait des sociétés étrangères résulte surtout d’injonctions politiques. Mais elles subissent aussi directement l’effet des sanctions financières imposées à la Russie pour leurs transactions et leur financement sur place. De plus, continuer à travailler dans ce pays mis au ban des nations pourrait se révéler désastreux pour leur image. Néanmoins, la plupart d’entre elles se refusent à un départ définitif, d’autant que certains proches du pouvoir évoquent la possibilité de « nationaliser les entreprises qui annoncent leur retrait et la fermeture de la production en Russie ».

Georges Canto
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