Chroniques de l’urgence

Cherche dirigeants courageux, désespérément

d'Lëtzebuerger Land du 18.03.2022

Après le début de la guerre, passé le temps de la sidération, vient le moment de l’action. Mais contrairement aux principes stratégiques qui ont pu avoir cours jusqu’à la fin du vingtième siècle, cette action s’insère désormais dans un contexte bien particulier où chaque décision se doit de répondre à la fois à des critères de survie à court, à moyen et à long terme. C’est le propre de la crise climatique, d’une complexité extrême en ce qu’elle menace des équilibres biophysiques délicats, mais d’une simplicité brutale en ce qu’elle renvoie bon nombre de nos problèmes réputés insurmontables à notre dépendance aux énergies fossiles et à notre modèle économique qui s’arcboute sur celle-ci.
Si les gouvernements occidentaux ont, en apparence du moins, compris que le temps des tergiversations est révolu, ils ont en revanche du mal à saisir que, même en temps de guerre, les mesures qu’ils adoptent doivent à la fois pallier des soucis immédiats – nous rendre indépendants dès que possible des hydrocarbures vendus par la Russie – et ouvrir la voie à un abandon de notre système thermo-industriel. Offrir des rabais à la pompe aux automobilistes, comme le font l’Allemagne et la France, est le parfait exemple d’un geste nocif pour le climat et socialement injuste : il perpétue la mobilité individuelle fondée sur les moteurs à explosion tout en profitant surtout à ceux, aisés, qui roulent dans les voitures les plus gourmandes.

Il faut se frotter les yeux en voyant Robert Habeck, le ministre allemand de l’Économie et du Climat, du parti des Verts, annoncer qu’au nom de la sécurité d’approvisionnement, son pays va sans doute prolonger l’exploitation du charbon. Entendre Patrick Pouyanné, le PDG de Total, affirmer que son entreprise poursuit ses opérations en Russie avec l’assentiment de l’Élysée, est tout aussi effarant. À ce compte-là, tout potentat disposant d’une réserve d’énergies fossiles pourra dès maintenant mitonner sa petite ou grande guerre pour non seulement s’assurer de pouvoir continuer de l’écouler, mais aussi faire monter le prix de sa marchandise.

Loin des subterfuges invoqués depuis des décennies pour temporiser et prolonger le statu quo fossile, la guerre en Ukraine met nos dirigeants au pied du mur : pour répondre de manière cohérente aux souffrances de la population ukrainienne et au défi climatique, il leur revient de ranger aux oubliettes le fétichisme de la croissance et son corollaire, les demi-mesures en matière d’action climatique et les compromissions avec les pourvoyeurs, souvent dictatoriaux, de pétrole, de gaz ou de charbon. Au lieu de devenir un prétexte pour abandonner des objectifs de réduction d’émissions à peine annoncés, au lieu de l’indigne louvoyage à la petite semaine auquel nous assistons, l’inhumain pilonnage dont sont victimes les Ukrainiens offre aux dirigeants européens la chance d’enfiler, enfin, un costume à la taille de ces immenses enjeux.

Jean Lasar
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