Avec leur one-shot Les Portugais, Afonso et Chico racontent l’immigration portugaise en France dans les années 1960-1970. Un récit léger et profond tiré de la véritable histoire des parents du scénariste

L’immigration portugaise vue de l’intérieur

d'Lëtzebuerger Land du 11.02.2022

Il s’appelle Olivier, mais aurait pu s’appeler Oliveiro. C’était d’ailleurs l’intention de ses parents une fois que le petit a pointé le bout de son nez en 1975 à la maternité de l’hôpital Bichat dans le 18e arrondissement de Paris. Il se serait même appelé Oliveiro si une dame à l’administration de l’hôpital ne leur avait pas conseillé de franciser le prénom. Une proposition faite en toute gentillesse, terminant même par un « je vous laisse réfléchir, je reviens plus tard… Pas d’obligation, hein ? », pas comme a pu le faire un actuel candidat à l’élection présidentielle française sur un plateau de télé face à Hapsatou Sy.

Une histoire vraie qu’Olivier Afonso, créateur réputé d’effets spéciaux pour le cinéma français (Il a travaillé sur Grave, Taken 2, Le Grand soir ou encore la coproduction grand-ducale Les Enfants de Timpelbach), raconte en BD dans Les Portugais, un one-shot de 136 pages mis en images par Chico. Une histoire vraie donc, mais qui avant d’être la sienne est celle de ses parents : Mario et Eva. Deux jeunes qui comme beaucoup de leurs compatriotes ont fui leur pays natal dans les années 1960-1970 pour échapper à l’Estado Novo, ce régime autoritaire instauré par Antonio de Oliveira Salazar. « Dans les années 1960-1970, le Portugal connaît l’exode le plus massif de son histoire », nous apprend une didascalie. « De 1957 à 1974, 700 000 Portugais émigrent en France, dont plus de la moitié de manière clandestine », précise une autre.

C’est le cas de Mario. Il fuit son incorporation dans l’armée et l’envoi en Angola, caché par un passeur antipathique dans le coffre d’une voiture pour traverser l’Espagne jusqu’à proximité de la frontière française. Après avoir récupérer une photo qui lui permettra de se faire ensuite payer par la famille de Mario restée au pays, le passeur lui donnera un bon conseil : « si tu veux pas d’ennuis, fais-toi le plus petit possible ». Bien vu, car effectivement les problèmes ne se feront pas attendre une fois la frontière passée. Dans le paisible village français, population et gendarmes font la chasse aux « lascars », aux « voyous », aux « chiens » de Portugais. Comme quoi certains bas instincts ne changent malheureusement pas !

Quoi qu’il en soit c’est dans ce village que Mario fera la connaissance d’un autre immigré clandestin portugais, Nel. Les deux deviendront inséparables, vont trouver un premier boulot dans la région, puis continuer leur voyage jusqu’à la ville Lumière où ils travailleront, comme des milliers d’autres Portugais, mais aussi quelques Maghrébins et autres Africains, au noir, dans un chantier. Sans papiers, avec des salaires leur permettant à peine de finir le mois, ils vivront dans un bidonville dans la banlieue est de la capitale française appartenant au même patron que le chantier… Il n’y a pas de petits profits !

Sans misérabilisme, Olivier Afonso raconte la vie de ces immigrants tolérés tant bien que mal quant ils acceptent de bosser pour pas cher et de se taire. Le travail est dur, les habitation crasseuses, la vie difficile… mais on garde la tête haute, on sort, on boit quelques bières, on regarde le foot, on danse et on drague les filles. Surtout Eva, la plus belle du camp.

Tout en racontant ce quotidien des Portugais de France, le récit ouvre diverses parenthèses sur la situation politique du Portugal, sur les guerres que le pays a menées en Angola, Guinée-Bissau, Mozambique, sur leurs morts, leurs mutilés… puis sur la Révolution des Œillets… mais aussi, en moindre mesure, sur l’évolution de la situation française.

Sans angélisme, le récit rappelle une époque à la fois proche et lointaine. Parmi les Français il y a ceux qui profitent de cette main d’œuvre bon marché que représentent ces « portos » – et n’hésitent pas à les renvoyer une fois trouvé « moins cher que vous : du bicot, du négro… du sans-papier en veux-tu en voilà »  –, mais aussi des gars corrects et respectueux. Et parmi les Portugais il y a aussi bien des gens honnête que des magouilleurs, des mecs fiables et des bagarreurs, des gars ouverts et des racistes.

L’album est prenant, les personnages attachants, le dessins attirant et varié – on passe régulièrement de la planche standard à l’illustration quand on suit les protagonistes au chantier. Le découpage en trois chapitres (Nel, Mario et Eva) n’est pas vraiment utile, et le niveau de français de tous ces étrangers fraîchement débarqués dans l’Hexagone a de quoi surprendre, mais ces petits défauts ne gâchent ni le rythme du récit, ni le plaisir de lecture de ces Portugais.

À la fois intime et collectif, léger et profond, ce récit luso-français devrait trouver un écho tout particulier au Luxembourg où toute une frange de la population, portugaise ou originaire d’un pays lusophone, a probablement connu des histoires similaires à celle de Mario, Nel et Eva.

Les Portugais, de Afonso et Chico. Les Arènes BD

Pablo Chimienti
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