Cinq femmes que tout sépare sont les figures de Ladies with Guns, western féminin et féministe d’Anlor et Olivier Bocquet

Cinq femmes dans l’ouest sauvage

d'Lëtzebuerger Land du 28.01.2022

Après un bon siècle d’ultra-domination masculine, pendant lequel les femmes sont restées cantonnées aux rôles de prostituées, de membres de ligues de vertu ou à celui de « garçon manqué », voilà quelques années que la bande dessinée de western se féminise. Il y a trois ans, Laurent Astier publiait le premier tome de La Venin. Il y a un peu moins de deux ans, Clotilde Bruneau et Carole Chaland sortaient le très intéressant Hippolyte et voilà qu’Anlor et Olivier Bocquet proposent Ladies with Guns.

Si le titre du premier album cité ne dévoile pas trop le sujet de son récit et que le titre du second album est pour le moins mystérieux, le dernier, ce dernier ne laisse pas le moindre doute au lecteur. L’auteur de La Colère de Fantômas, de Frnck et d’Ailefroide – Altitude 3954 et la dessinatrice des Innocents coupables, d’Amère Russie et de Camp Poutine, vont faire parler la poudre, ce qui est classique dans le western, mais ils vont surtout, ce qui est bien moins habituelle, mettre tout un arsenal entre les mains de femmes.

Ces femmes, c’est Kathleen, jeune Londonienne de bonne famille venue en Amérique avec son médecin de mari et un mystérieux tonneau, soi-disant rempli de sel, qui vient de tout perdre ou une soirée : son mari dans un accident, ses quelques objets de valeur volée par ceux qui étaient censés la protéger, puis tous ses accompagnateurs dans l’attaque de sa diligence par les Indiens. C’est aussi Chumani, Amérindienne du coin, seule rescapée de sa tribu, dont l’attaque de la diligence de Kathleen demeurera l’ultime fait d’armes. C’est aussi Abigail, adolescente noire qui a poignardé son maître qui tentait de la violer et s’est retrouvée ainsi enfermée dans une cage en métal pour y être châtiée. À ce trio, déjà pour le moins étonnant, s’ajouteront rapidement Daisy, une ancienne institutrice irlandaise à la retraite, forte et lasse vivant désormais seule dans sa ferme, ainsi que Cassie, jeune noire mince, élancée et pleine de classe qui se décrit elle-même comme une « pourvoyeuse de plaisirs ».

Cinq femmes que tout sépare, réunies par le hasard de la vie et qui vont devoir faire bloc contre le racisme, contre le machisme, contre la bêtise, contre la violence de ce Far West où seul les hommes, blancs et riches, ou sachant manier une arme, ont normalement voix au chapitre. Entre sororité et besoin commun de préservation, les cinq femmes n’auront pas d’autre choix, comme l’annonce le titre, que celui de prendre les armes. Pas nécessairement pour se venger, mais ne serait-ce que pour survivre. Les hommes de leur contrée vont alors rapidement découvrir que si une femme seule ne peut faire le poids dans cette société tout sauf égalitaire, cinq femmes qui n’ont plus grand chose à perdre et qui ont décidé de se serrer les coudes peuvent devenir extrêmement dangereuses !

Avec ses 64 pages, ce premier tome de Ladies with Guns se lit d’une traite avec plaisir. Entre récit linéaire, flash-backs et ellipses, les auteurs prennent le temps de présenter chaque personnage et les différentes péripéties qui les ont chacune amenées à se rencontrer, sans jamais perdre le rythme haletant du récit. Ils jouent avec les codes du western : la diligence, les grands espaces désertiques, un petit village perdu au milieu de nulle part avec son saloon, son shérif, sa prison, ses cowboys rustres et bas du front… sans oublier partout cette violence omniprésente dans une société où on laisse volontiers parler les Colt et les Smith & Wesson avant les femmes ou les étrangers… Les auteurs n’oublient pas non plus les Amérindiens revanchards qui veulent scalper les blancs. Mais l’intelligence d’Anlor et Olivier Bocquet est de finalement détourner tous ces codes, de les retourner contre les puissants, les dominants. Ici, ce sont les femmes qui sont à l’honneur, et tout particulièrement celles dont cette société ne veut tout particulièrement pas : veuves, noires, Amérindiennes, femmes libres... Et à l’inverse, les colonisateurs blancs européens, et tout particulièrement les hommes, n’héritent pour une fois pas vraiment du beau rôle !

Du coup, avec ce parti pris jubilatoire, on pardonne volontiers les quelques détails qui pourraient faire sursauter le lecteur qui tiennent à une certaine véridicité. Difficile, par exemple, d’imaginer qu’une londonienne de la haute et une Amérindienne se comprennent sans problème de leur première rencontre sans la moindre barrière linguistique. Peu importe. On le remarque, certes, mais on passe simplement outre happés par le récit, non dénué d’un certain humour absurde, et par la précision et la beauté des dessins d’Anlor.

Avec ce premier tome, les auteurs ont posé le récit, raconté au lecteur comment ces cinq individus, au départ paisible, sont devenu un gang de filles fatales. On attend maintenant de découvrir ce qu’elles pourront bien faire en tant que Ladies with Guns dans la suite de ces aventures.

Ladies with Guns, T1, d’Anlor et Olivier Bocquet. Dargaud

Pablo Chimienti
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