Lundi 15 juin. Découverte. Finir en beauté, spectacle créé en 2014 par l’artiste et homme de théâtre Mohamed El Khatib, récompensé du Grand prix de littérature dramatique 2016. Dans ce seul en scène intime et universel, commun et hors du commun, il y évoque les derniers jours de sa mère en France : la maladie et la mort, l’avant et l’après, les ultimes moments passés avec elle (dont ce rhume qui les a empêchés de s’embrasser), l’enterrement au Maroc natal, la tristesse et le deuil, les aberrations administratives et les coutumes dérisoires, les dérapages et les malentendus, les ratés et les manques. Il s’appuie sur des éléments disparates pour recoller les bribes d’une mémoire à partager, relier le privé au public, questionner la société et le politique, évoquer une double culture et le vivre-ensemble. Ce « matériau-vie », comme Mohamed El Khatib le nomme, est à la fois brut et organisé, proche et distant, drôle et grave, absurde et tendre. Dans la salle, sur une table, il y a des lettres, des courriers administratifs, des carnets, une caméra… Mohamed El Khatib marche, s’arrête, revient, commente l’histoire familiale et la politique sur base de dates clés, distribue un document privé, actionne un dictaphone, démarre un enregistrement, montre à l’écran des images ou des notes de son carnet. Adviennent des bribes de conversations, avec sa mère, les médecins, la famille. Le spectacle est fait de continuités et de ruptures, de rires et de larmes, de dérision et d’émotion. Petites et grandes choses surgissent comme des imprévus, comme dans la vie, tout se mêle, le grave et le léger, le superflu et l’important, l’urgent et l’essentiel. Finir en beauté surprend et interpelle.
Samedi 20 juin. Monolabo. Vania est vivant, texte de la dramaturge, poète et scénariste Natalia Lizorkina. Née à Moscou en 1990, elle a choisi l’exil à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Après une lecture lors de Textes sans frontières en décembre 2025 à l’Ariston (Land du 2 janvier 2026) et une lecture publique à Sciences-Po Paris (en présence de l’autrice), la metteure en scène Laure Roldàn vient d’en proposer une nouvelle étape de travail qui apporte un bel éclairage à ce récit qui est une virulente critique de la guerre et de la censure qui s’évertue à ne pas nommer les choses. L’autrice y invertit les mots pour mieux questionner la vérité. Avec un sens aigu de l’absurde, elle imagine le personnage d’Alia dont le fils Vania est envoyé sur le front. La mère attend des nouvelles qui sont de plus en plus singulières, et bien vite on comprend : les mots disent autre chose. Vania est vivant ! Alia de plus en plus seule et désemparée ira dans la rue en brandissant une icône, « c’est ma façon de ne rien dire ». Ce sera le tribunal et l’isolement. La mise en espace sobre de Laure Roldàn, appuyée par de belles lumières et quelques trouvailles scéniques (une porte qui se dessine sur le mur, une fenêtre qui surgit d’un cadre suspendu), renforcée par la musique (La Valse de Chostakovitch) et des bruitages bien caractérisés, met en avant le jeu convaincant de la comédienne. Janice Szczypawka donne un beau relief à ses différents rôles, elle est narratrice, elle est Alia et plusieurs personnages secondaires de cette pièce construite en une succession de petits tableaux filmiques.
Samedi 20 juin. Création. Un jour Ngoungoure!, spectacle de et par l’autrice, metteure en scène et comédienne camerounaise Hermine Yollo (vue en 2024) dans une mise en scène de Béto Bétodji, artiste complice du festival. Ce texte dense, truffé de références historiques, raconte le destin d’une femme forte, la princesse Ngoungoure. Issue de la lignée Bamoun – royaume de l’Ouest du Cameroun – elle sera « reine-roi » d’un jour en 1863 pour remettre de l’ordre dans les sphères du pouvoir avant de céder le trône à son fils Nsangou, alors que « depuis trois siècles et demi les femmes étaient écartées du pouvoir ». « Mon histoire de femme est une histoire d’homme » lui fait dire Hermine Yollo. Le texte est pluriel, récit historique et pamphlet politique, conte cruel et épopée pleine de rebondissements (avec fratricides, luttes de pouvoir, complots), saga familiale et critique sociale, ode féministe et essai anticolonialiste. La belle mise en scène de Béto Bétodji, avec un décor simple mais foisonnant, le met en perspective. Quand on entre dans la salle, la comédienne est là, majestueuse Ngoungoure dans un flamboyant vêtement de « reine-roi » avec en arrière-fond une impressionnante installation avec un trône recouvert de feuilles d’or. Hermine Yollo livre une remarquable performance, endossant tous les rôles de ce récit à strates multiples, elle est narratrice, autrice, roi et reine, princesse Ngoungoure et bien d’autres personnages. Des jeux de lumière expressifs créent des atmosphères plurielles et la musique de Becky Beh occupe une place essentielle. Ngoungoure danse, chante, implore, crie son destin et hurle sa douleur, elle a perdu tous ses frères, elle perdra tous ses fils, « le soleil se lève sur une rivière de sang, la rivière Noun ». Libre, elle le restera jusqu’au bout et décidera seule de sa mort. Un jour Ngoungoure! est un spectacle prenant mais ardu pour un public non familier des Bamouns.