e studio SNCDA offre une réponse à la question du foncier avec une nouvelle forme d’habitat

Modulaire et temporaire

Deux rails permettent de faire bouger  les rideaux pour le jour ou pour  la nuit
Photo: Holicstudio
d'Lëtzebuerger Land du 04.06.2021

Quand, en juillet 2019, Hashim Sarkis, directeur de l’école d’architecture du prestigieux Massachusetts Institut of Technology (MIT) et commissaire de la 17e Biennale d’architecture de Venise, présentait la thématique qu’il engageait pour cette édition – How will we live together ? – personne n’imaginait que l’exposition serait reportée d’un an et que la question posée serait à la fois plus pertinente et plus ironique. Le vivre-ensemble, est devenu une question cruciale à l’heure des crises sanitaire, écologique, économique, démographique ou politique. Confinement, limitation des déplacements et des contacts, distanciation sociale ont souligné la tension entre l’intérieur et l’extérieur, la maison et le travail, le bâti et la nature.

Ces thématiques n’ont pas échappé à Sara Noël Costa De Araujo (Studio SNCDA), mandatée par le Luxembourg Centre for Achitecture (Luca) comme curatrice déléguée du pavillon luxembourgeois, à l’étage de la Sale d’Armi à l’Arsenale de Venise. Son projet apporte une réponse au questionnement de l’exposition internationale, tout en se focalisant sur des problématiques plus spécifiquement luxembourgeoises. L’installation Homes for Luxembourg peut en effet être comprise comme une contribution engagée et optimiste à la question de l’occupation des sols. Question qui avait déjà été soulevée lors de précédentes biennales avec Futura Bold? Post-City: Considering the Luxembourg case, de Philippe Nathan, Yi-Der Chou et Radim Louda en 2012, et de The Architecture of Common Ground, en collaboration avec le master en architecture de l’Université du Luxembourg en 2018. Ce troisième volet s’intéresse plus particulièrement à la dimension humaine du sujet et donc, comme son titre l’indique, à l’habitat, sans doute le sujet de débat le plus crucial pour l’avenir du Luxembourg.

L’installation – qui est malheureusement peu praticable par les visiteur pour des raisons sanitaires – n’est pas seulement une scénographie conceptuelle, mais un véritable projet spéculatif de création d’habitations modulaires qui pourraient être installées sur les terrains à bâtir vacants au Luxembourg. « Il s’agit en effet d’un habitat non invasif, sans fondations, qui s’installe sur des terrains loués, restitués à la fin d’un bail. C’est une occupation temporaire d’un site, même si le temporaire peut quand même être de longue échéance en fonction de la durée du bail conclu avec le propriétaire foncier », détaille Sara Noël Costa De Araujo. Cette proposition permet d’alléger considérablement le coût d’un logement, puisque le terrain n’est pas acheté, mais loué. Il s’agit aussi d’un projet qui s’insère dans le paysage et laisse place à la nature. Pour le concevoir, Studio SNCDA a travaillé avec un architecte (Arnaud Hendrickx), un artiste (Koenraad Dedobbeleer), une designer textile (Ester Goris) et des ingénieurs en structure (Bollinger + Grohmann). « Il m’importe de créer un Gesamtwerk, à la manière du Bauhaus, pour développer une approche critique et collaborative qui remet en question nos habitudes, nos automatismes, et apporte des points de vue complémentaires ».

Le module monté à Venise constitue bel et bien un pavillon habitable. Certes, pas en l’état, on est dans une scénographie d’exposition, mais tout a été pensé et mesuré pour que le projet ne reste pas à l’état d’utopie. Pas question cependant de se définir comme des tiny houses (ou micromaisons), ni de ressembler à des containers d’urgence, il s’agit de répondre au désir (très luxembourgeois) d’avoir une maison individuelle sur une parcelle de jardin. L’unité de base, telle que présentée, mesure 52 mètres carré. Les trois façades ouvertes ici, vitrées en réalité (« puisque la nature fait partie du programme, autant laisser le plus d’ouverture possible »), donne l’impression d’une surface plus grande. Le quatrième mur, fermé avec de petites ouvertures, est conçu pour les rangements, la cuisine, la technique. Les installations de réseau (électricité, arrivée et évacuation d’eau…), sont sous le plancher qui est surélevé du sol, la maison étant posée sur des caillebotis. « Puisque l’idée est de s’insérer dans des espaces vides, les infrastructures lourdes de ces réseaux sont déjà à proximité, il n’est pas difficile de s’y raccorder », précise l’architecte.

L’intérieur est conçu comme un open space, où le seul espace fermé est la salle de bains, placée au milieu, comme un pivot de l’ensemble. Un jeu de portes à double chambranle (inspiré par ce que Marcel Duchamp utilisait dans son appartement parisien), permet d’ouvrir ou fermer plusieurs pièces (les toilettes, par exemple). Un rideau sépare la chambre du reste et un autre cache la cuisine ou divise la pièce à vivre. En fonction de la taille du terrain et des besoins des utilisateurs, plusieurs modules peuvent être assemblés pour répondre à différentes affectations : des logements pour une personne, pour des familles plus ou moins grandes, pour de la cohabitation, des étudiants… Plusieurs habitations peuvent être rassemblées de manière plus ou moins dense, ou peuvent servir à densifier de grands terrains partiellement occupés, comme une maison avec un grand jardin, ou des espaces laissés vacants entre deux constructions, en « négociant les vues entre voisins et en fonction du paysage ».

Comme c’est souvent le cas avec les expositions d’architecture, il faut pas mal d’explications (à côté desquelles beaucoup de visiteurs passent) pour comprendre les différentes facettes du projet et l’engagement politique qu’il suppose. Car donner la parole aux architectes sur la question des sols est une façon de contrebalancer le pouvoir économique des promoteurs immobiliers dans la fabrication des villes. Avec ce projet, Sara Noël Costa De Araujo apporte une réponse conceptuelle, technique et esthétique à un problème politique, celui de la concentration du foncier. Elle n’est évidemment pas la première à s’intéresser à l’habitat modulaire et temporaire, Jean Prouvé proposait déjà des maisons démontables dès les années 1940. Avec ce pavillon, elle veut cependant aller plus loin et instiller une réflexion, montrer que d’autres formes d’habitat sont possibles et susciter les discussions pour « amener un changement de paradigme dans le paysage luxembourgeois où les notions de partage, de négociation et d’usage peuvent être redéfinies et où la convivialité prime sur l’individualisme. » Si d’un point de vue architectural, environnemental et ingénierial le projet pourrait être réalisé, il reste à faire évoluer la législation pour rassurer les propriétaires et les communes. « Si je n’avais pas un bon degré d’optimisme et une capacité à rêver, je ne serai pas architecte », conclut Sara Noël Costa De Araujo.

QR Code et poésie

Il faut s’armer pour visiter l’exposition internationale. De bonne chaussures, d’un éventail, d’un smartphone et surtout de pas mal de temps devant soi. Le commissaire de la 17e édition de la Biennale d’architecture de Venise, Hashim Sarkis a en effet effectué une sélection de 112 architectes et agences de 46 pays qui se déploie dans le long corridor de l’ancienne corderie de l’Arsenale ainsi qu’au pavillon central des Giardini. Il coche les cases politiquement correctes avec 96 pour cent de premières participations, autant de femmes que d’hommes, un effectif assez jeune (la moitié ont entre 35 et 55 ans) et une représentation accrue de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie.

Les différentes sections de l’exposition envisagent le vivre-ensemble dans ses dimensions les plus vastes et variées : parmi les autres êtres vivants (y compris non-humains, mousses, algues, champignons ou abeilles faisant dûment partie de l’exposition), dans de nouveaux logements, en tant que communautés, par-delà les frontières et même en tant que planète parmi d’autres. C’est ambitieux, c’est sans doute à l’image du monde chaotique, fragmenté, mais c’est aussi difficile à appréhender tant les angles sont nombreux, les textes souvent abscons ou peu explicites. Même de bonne volonté, le visiteur est vite submergé par les QR codes à scanner, les infographies à analyser, les vidéos à regarder, les maquettes, les plans, les dessins axonométriques. Pour le visiteur moyen (c’est à dire l’essentiel à peu près tout le monde, une fois les journées professionnelles passées), c’est un peu dur à avaler.

Mais face à la fragmentation et à l’inflation d’information, il reste la poésie. Et parfois, l’installation se suffit à elle-même et provoque autant de rêverie et d’émotion que de réflexion et d’analyse. On a d’ailleurs le sentiment que certaines œuvres trouveraient parfaitement leur place l’année prochaine à la biennale d’art. C’est le cas de la table que dresse Superflux avec son Refuge for Resurgence où humains et animaux, plantes et champignons sont conviés au même repas, avec, par la fenêtre un écran d’une ville où la nature à repris ses droits. Manière de dire que nous sommes tous des réfugiés potentiels. C’est aussi la rêverie qui l’emporte face à Variations on a Birdcage du Studio Ossidiana, un exercice de coexistence entre un humain et un oiseau où les nichoirs et les cages évoquent des architectures et où les places publliques deviennent des zones de ravitaillement.

Émotions aussi face au Resilient Living : an Archaeology of the Future, une maquette de Stone Garden, la tour que Lina Ghotmeh a récemment érigée à Beyrouth. Le visiteur devient une sorte de Gulliver qui observe les appartements où, sur les écrans lilliputiens des vidéos racontent l’histoire de la capitale libanaise et diffusent de manière aléatoire les images de l’explosion de l’été dernier. Beauté formelle enfin dans la Maison Fibre de Achim Menges et Jan Knippers, une installation habitable, aérienne et ultra-légère réalisée en fibres de verre et de carbone qui ne produit pas de déchets.

Si on veut être exhaustif, on n’oubliera pas les 61 pavillons nationaux aux Giardini, à l’Arsenale et un peu dans la ville de Venise (beaucoup moins que lors des biennales d’art) qui s’attachent pour la plupart aux mêmes thématiques.

Homes for Luxembourg à la Sale d’Armi de l’Arsenale de Venise jusqu’au 21 novembre. architecturebiennale.lu

Le magazine belge d’architecture Accatone consacre son septième numéro à la question de l’espace habitable ouvert. Un important chapitre est dédié au projet de SNCDA

France Clarinval
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