À la recherche d’Anne Frank

d'Lëtzebuerger Land vom 15.04.2022

Anne Frank est morte du typhus à l’âge de 15 ans dans le camp de concentration de Bergen-Belsen. Son histoire tragique n’est probablement pas bien différente que celle vécues par des centaines d’autres jeunes juives dans des années quarante dans des pays passés sous le joug du régime nazi. Mais contrairement à plein d’anonymes, Anne est passée à la postérité grâce au journal intime qu’elle a écrit les deux années de sa vie passées cachée, avec sa famille, dans un appartement secret d’Amsterdam.

C’est de ce Journal que s’est inspiré le cinéaste israélien Ari Folman, réalisateur de Clara Hakedosha, Vals mit Bashir et The Congress (déjà coproduit avec le Luxembourg et Paul Thiltges Distributions) et lauréat, entre autres, d’un European Film Award, d’un César et d’un Golden Globe, pour son nouveau long métrage, intitulé Where is Anne Frank dans sa version internationale ou Wou ass d’Anne Frank pour la version luxembourgeoise. On insiste bien sur le terme « inspiré », car ce nouveau film d’animation n’est pas une adaptation du célèbre Journal. 75 ans séparent la publication du journal intime de la jeune Anne Frank et la sortie de cette nouvelle production Samsa Film. C’est cet espace temporel qui a principalement intéressé le cinéaste.

Ainsi, tout au long des 99 minutes du film, le récit fera de nombreux va-et-vient entre l’Amsterdam du début des années 1940 et l’Amsterdam du début des années 2020. Pour cela, Ari Folman donne vie à Kitty, l’amie imaginaire à qui Anne Frank dédie son journal. Sortie comme par magie des mots écrits par Anne, Kitty se réveille mystérieusement dans le Musée Anne Frank et se met immédiatement à la recherche de son amie Anne. D’abord dans l’ancienne maison-refuge de la jeune fille, rapidement aussi en dehors de ses murs, grâce à son nouvel ami Peter.

Là, le contraste est saisissant. Anne Frank est partout : un musée, une rue, une statue, une bibliothèque… Mais le sens de sa vie, de sa mort et de son Journal ont disparus. Égoïsme, je-m’en-foutisme et nationalisme semblent avoir repris le dessus sur le partage, la fraternité et l’humanisme. C’est visible dans la manière dont sont traités les pauvres et les laissés pour compte mais surtout les réfugiés, obligés à vivre sous des tentes de fortune dans le rue et harcelés par la police. Une police qui recherche Kitty car elle a pris avec elle le Journal original d’Anne.

Le but de Kitty est de retrouver Anne, mais elle ne peut fermer les yeux sur ces nouvelles injustices. Des injustices qu’Ari Folman met en parallèle avec celles qu’Anne et sa famille ont pu subir à leur époque, sans pour autant les comparer ou les mesurer. Kitty plonge tour à tour dans l’une ou l’autre temporalité tantôt avec Anne, tantôt à la recherche d’Anne ou du moins de ce qui reste moralement dans notre société moderne de son histoire.

Visuellement le film est une réussite, parfois onirique, parfois réaliste, avec une ligne claire qui se transforme, à l’approche des nazis, à un style expressionniste – courant d’ailleurs condamné par le régime à l’époque. Il y a aussi les choix de couleurs, inversées par rapport à ce qui se fait habituellement : des couleurs chatoyantes pour les scènes du passé et des tons plus sombres pour les plans qui se passent dans le présent. L’animation est parfois surprenante, avec un aspect volontairement naïf, mais quelques scènes pleines de poésie visuelle viennent contrebalancer cet aspect graphique qui ne convainc pas tout le monde.

Reste que, malgré sa réussite graphique et ses très bonnes intentions – un récit profondément humaniste à une période où l’on constate, une nouvelle fois en Europe et en Occident, la montée des politiques extrémistes et des discours haineux –, le film pèche par un aspect à la fois mièvre et trop pédagogique qui risque de rebuter un public adulte, tout en proposant un récit complexe et quelques scènes difficiles pour un public jeunesse. La question de la cible se pose donc. Sans pour autant s’ennuyer, on n’arrive pas à se laisser totalement embarquer par ce récit. Mais parce qu’il nous rappelle que l’histoire peut se répéter – voire qu’elle est peut-être déjà en train de se répéter – ce Wou ass d’Anne Frank est, sans aucun doute, un film nécessaire.

Pablo Chimienti
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