En solo au resto

d'Lëtzebuerger Land vom 15.04.2022

Manger seul a longtemps été l’apanage des représentants de commerce (à une époque où on les appelait encore des VRP, pour voyageur-représentant-placier). Les hôtels de province proposaient même des menus spéciaux pour ces hommes (ce n’étaient que des hommes) qui vivaient de leurs commissions et faisaient attention à la dépense. C’est aujourd’hui une pratique bien plus répandue. Parfois par contrainte, à cause de déplacements professionnels ou simplement parce qu’on n’a personne avec qui partager ce moment. Mais parfois par choix, pour le plaisir de se retrouver seul avec soi-même, de décider du resto et du menu qui nous plaisent. Mais celui qui mange en solitaire provoque encore mépris ou envie dans une société qui porte haut la notion de convivialité et fait du repas le décor officiel de celle-ci. « Aller au restaurant n’est pas seulement une façon de s’alimenter d’un point de vue biologique, mais c’est aussi de restaurer l’être social que l’individu vivant en société est censé être », note Estelle Masson, psychosociologue de l’alimentation (Manger : Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Odile Jacob). Y aller seul, c’est montrer à ses congénères en pleine lumière que vous êtes seul alors qu’ils sont en couple ou en groupe.

S’attabler seul relève donc de la transgression sociale ici. Mais cette pratique n’a pas le même cours dans les différentes cultures. Au Japon, par exemple, manger seul au comptoir n’est pas du tout stigmatisé. Le Gourmet solitaire de Jirô Taniguchi (un roman graphique paru chez Casterman en 1994) est là pour nous le rappeler. Le comptoir ou le bar sont d’ailleurs parfaitement adaptés pour cette pratique. Il permet un lien plus direct avec ceux qui travaillent : Barmen, écaillers, serveurs et parfois cuisiniers officient sous nos yeux et offrent une distraction, si pas une conversation et pourquoi pas des conseils sur la ville où l’on se trouve en déplacement.

Les cultures anglo-saxonnes acceptent également plus facilement les dîneurs solitaires. Le Waitrose Food and Drink Report britannique confirme que huit personnes sur dix pensent que manger seul en public est plus acceptable socialement qu’il y a cinq ans, avec près d’un tiers des Britanniques l’ayant fait au cours du dernier mois. Le service de réservation en ligne Bookatable souligne que les réservations de tables individuelles ont augmenté de quarante pour cent depuis 2015. Le phénomène est plus marqué dans les métropoles où vivent plus de célibataires et de jeunes. La montée en puissance de ce compagnon numérique qu’est le smartphone rend aussi l’expérience moins marquée. Dans nos contrées, les choses évoluent aussi. Ainsi, le très en vue guide français Fooding, a ajouté un pictogramme « manger seul » à sa liste de critères.

Les fondus de gastronomie, critiques professionnels, bloggeurs amateurs ou simples passionnés sont plus enclins à manger seuls. Ils n’ont pas forcément la compagnie aussi affutée qu’eux pour manger souvent au restaurant et peuvent ainsi mieux savourer leur repas. La solitude permet de décupler l’observation et les sensations. Mais une sortie seule au restaurant se prépare, se soigne, il faut y aller en pleine conscience. On peut s’armer d’un livre ou d’un journal, dans la lecture duquel on fera semblant de s’absorber pour ne pas perdre une miette de la petite comédie humaine qui se joue entre tables et serviettes : les couples qui ne se parlent plus, ceux qui s’engueulent, les relations de travail qui veulent en mettre plein la vue, les premiers rendez-vous, les familles qui se recomposent et le ballet des assiettes, la hiérarchie du personnel, les heurts et malheurs du service…

Autre conseil de pro : se présenter au tout début du service. À cette heure-là, on ne va pas vous refuser une table en espérant la vendre à deux personnes et il y aura plus de choix pour être bien placé, ni contre la porte des toilettes, ni face à un mur. Si on n’assume pas, on peut toujours réserver pour deux, faire semblant d’attendre l’autre, prendre une mine contrariée en regardant son téléphone et… commander pour une personne. De plus en plus de restaurateurs font des efforts pour offrir une bonne table au client seul afin qu’il profite à la fois d’une belle vue sur la rue ou sur l’environnement et du spectacle du service. S’il était impie d’occuper seul une table pour deux, les restaurants y voyant un manque à gagner au point de vue économique, aujourd’hui, les dîneurs solitaires sont mieux appréciés. Les personnes seules interagissent davantage avec le personnel et posent plus de questions, ce qui donne au restaurant des chances de s’améliorer. D’autant que vous êtes susceptible de revenir avec des amis si l’on s’occupe bien de vous en solo. En outre, les personnes seules libèrent généralement leurs sièges plus rapidement que les groupes ou les couples, nous fait remarquer un restaurateur. Il constate aussi que les solitaires hésitent moins à prendre un deuxième verre de vin ou un dessert car il ne se sentent pas jugés par leurs pairs.

Grailler en solitaire est une expérience paradoxale, celle de l’intimité, tout en faisant partie du collectif. C’est exprimer son altérité, sa singularité en osant se faire (si pas se donner) plaisir, rien qu’à soi. L’esprit affûté vers l’environnement, les sens éveillés vers l’assiette, c’est un temps qu’on se réserve pour soi.

France Clarinval
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