Espace Schengen

Le Coronavirus et les garde-frontières

d'Lëtzebuerger Land du 28.08.2020

J’avoue avoir failli succomber à l’une des grandes tentations de notre époque. Celle de croire que le Coronavirus pouvait, malgré tout, se muer en opportunité. L’opportunité d’éprouver et puis de penser le monde autrement dans le but de le transformer. Bien entendu, je n’étais pas le seul. Il y avait ceux qui suggéraient que nous allions pouvoir repenser notre relation à la nature. En fait, ils prêtaient une intentionnalité à la terre et faisaient du Coronavirus l’expression de la colère de Gaïa. Or cette vision de Mère-nature en tant que déesse colérique, donneuse de leçons ne m’a jamais paru convaincante. Comme le poète géorgien Vaja-Pchavéla, qui était profondément perturbé par la vision de violettes dévorées par des chenilles, d’aigles blessés attaqués par des corbeaux et de poussins affolés emportés par des renards, je suis de ceux qui pensent que Mère-nature est une marâtre.

Non, mon moment de faiblesse fut provoqué par la soudaine fermeture des frontières de l’espace Schengen. Par ailleurs, de par le passé, j’avais souvent fait l’expérience que même au-delà des murailles de cet espace, difficilement franchissables de l’extérieur pour la majorité de l’humanité, mon passeport luxembourgeois était tel un passe-partout. À part l’une ou l’autre occasions où quelque garde-frontière britannique à l’aéroport de Heathrow m’avait demandé si le Luxembourg était membre de l’Union européenne et avait voulu connaître le but de ma « visite », c’est généralement sans problème que je pouvais traverser les frontières aux aéroports d’Istanbul, de Bichkek, d’Osaka et d’ailleurs.

Mais, avec l’apparition, à la mi-mars, de garde-frontières armés, non plus seulement sur les miradors de la Festung Europa, mais bien sur les frontières intérieures de l’Europe, nous nous sommes retrouvés dans une situation assez inédite. C’est cette nouvelle condition qui aurait pu se transformer en opportunité : Le fait que de tristes sires avaient sauté sur l’occasion pour mettre fin à la libre circulation des ressortissants de l’Union européenne aurait pu nous faire réfléchir sur l’expérience ordinaire des non-ressortissants aux frontières de l’Union. En effet, voilà que tout citoyen européen allait faire l’expérience de la discrimination aux frontières. Désormais nous serions tous des migrants.

Devant, au début du mois de juin, me rendre en Allemagne – dans mon cas à partir du Royaume-Uni – je remplis un formulaire intitulé « Selbstdeklaration (beim Grenzübertritt vorzuweisen) » et y indiquai toute une série d’informations d’un ordre privé me concernant moi et d’autres personnes. Il s’agissait-là d’une toute nouvelle expérience pour moi dans un contexte européen. Enseignant depuis des années la littérature, j’ai souvent eu l’occasion de constater avec mes étudiants que l’interprétation d’un vers ou d’un passage pouvait foncièrement varier selon la lectrice ou le lecteur. Pour me mettre à l’abri d’une mauvaise surprise, je contactais donc la police des frontières à l’aéroport de Francfort, histoire de me renseigner si ce que j’interprétais comme étant un « triftiger Grund » était vu de la même façon par les autorités allemandes. La réponse arriva vite et fut très courtoise. À première vue ma raison de voyager était légitime. Toutefois, j’apprenais que « dieses Schreiben stellt keine Einreisegenehmigung, sondern lediglich eine Bewertung Ihrer Angaben dar. Die Einreisevoraussetzungen können erst bei der Einreisekontrolle vollumfänglich durch die zuständige Bundespolizeiinspektion geprüft werden. Folglich kann erst zu diesem Punkt eine definitive Entscheidung über die Einreise getroffen werden. »

En d’autres termes, la décision finale dépendrait de l’agent contrôlant mon passeport et les autres papiers que je présenterais à la frontière. Il faut noter, qu’avant la pandémie, il s’agissait de l’expérience de toute personne non-ressortissante cherchant à visiter l’espace Schengen ou le Royaume-Uni. L’entrée pouvant être refusée au moment de passer la frontière malgré l’obtention préalable d’un visa, si le garde-frontière le juge nécessaire. J’étais toutefois conscient que le fait de m’appeler Laurent et non pas Larbi, d’être né à Arlon et non pas à Oran, d’être universitaire et non pas ouvrier, allait faciliter mes transactions à la frontière allemande, mais je n’avais guère confiance. Je ne pouvais m’empêcher de penser à quelques vers du poète Nazim Hikmet, tirés de ses Poèmes de 21 à 22 heures. Dans ces textes qu’il écrivit pour son épouse à la prison de Bursa, évoquant leur misère commune, il trouva quelque consolation dans le fait que « sur terre, dans notre pays, dans notre ville/ pour ce qui est de cette condition-là aussi/ nous formons la majorité. » Désormais c’est face aux infranchissables frontières que nous étions tous égaux. J’interprétais la fermeture des frontières comme une invitation aux ressortissants européens à s’engager pour une Europe unie et ouverte et comme un appel à démanteler la forteresse Europe, à remettre en question les humiliantes mesures mises en place pour réguler l’immigration.

C’était bien entendu fort naïf. L’Europe ne s’ouvrit pas. Tout au contraire. Il suffit de jeter un coup d’œil aux journaux et aux médiathèques des chaînes télévisées européennes entre la mi-mars et le début du déconfinement pour se rendre compte que loin de ne nous rapprocher de la « majorité » évoquée par le poète turc, le virus nous a rendu plus aveugles que jamais aux malheurs de l’humanité. Alors que l’impact « national » du coronavirus dominait l’information, des sujets tel que l’intervention militaire turque en Lybie, les crimes de guerre saoudiens au Yemen ou bien le paludisme, qui tue plus que le Coronavirus en Afrique et en Asie, n’attirèrent guère l’attention. Le Coronavirus avait rendu l’Europe et ses ressortissants plus nombrilistes que jamais. Sans nul doute, Nazim Hikmet a dû se retourner une fois de plus dans sa tombe à Moscou, et Vaja-Pchavéla a vu posthumément se confirmer, une fois de plus, sa vision pessimiste de la nature humaine.

Laurent Mignon
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