Chroniques de l’urgence

Trajectoires de survie

d'Lëtzebuerger Land du 11.09.2020

Ceux qui s’entêtent, envers et contre tout, à vouloir dessiner des trajectoires compatibles avec la survie de l’espèce commencent à être au bout de leur latin. Hervé Kempf, ancien journaliste au Monde, aujourd’hui rédacteur en chef de Reporterre, documente ce rétrécissement des options dans un brûlot intitulé Que crève le capitalisme – ce sera lui ou nous.

Il y considère que la révolution qu’appelaient de leurs vœux les marxistes et les anarchistes du XIXe siècle est devenue moins probable aujourd’hui qu’un renversement du système économique dominant des suites « d’une succession de chocs provoqués par l’excès même de la prédation capitaliste sur la biosphère ». Il faut, écrit-il « assumer la conflictualité » et reconnaître que la bataille pour l’écologie sera « encore longue, dure, âpre, souvent démoralisante ». Il faut « désigner des adversaires » et « déjouer les manœuvres de diversion » car l’alternative est « s’allier ou perdre », c’est-à-dire, dans le cas de la France, parvenir à une alliance entre l’écologie politique et la gauche radicale.

Une des pistes que propose Kempf est de faire la distinction entre les intérêts des multinationales et des banques, qui peuvent « pratiquer l’évasion fiscale et un lobbying direct au sein des institutions », et les PME, qui « n’ont pas ces moyens de brigandage » et que l’on peut espérer convaincre « qu’une politique reprenant le contrôle du capital leur serait bénéfique ». Une autre est selon lui celle du sabotage, qui « ralentit, freine, entrave, gêne le système », en visant la propriété et jamais la vie humaine.

Sans être moins implacable sur les constats, le journaliste et auteur américain Eric Holthaus choisit pour sa part, pour tracer une perspective de survie, une approche plus résolument optimiste. Dans The Future Earth, il s’attache à décrire, pour chacune des trois prochaines décennies, « une vision radicale de ce qui est possible à l’ère du réchauffement ».

Son scénario commence, sans surprise, aux États-Unis, par la défaite du président sortant en 2020 suivie du lancement du « Green New Deal ». Il se poursuit avec un florilège d’initiatives qui permettent aux peuples du monde entier de reprendre graduellement le contrôle de leurs vies tout en se sevrant des énergies fossiles. « En 2035, les émissions commencèrent finalement à décroître rapidement – de plus de 50 % par rapport aux niveaux de 2020 », se projette-il, prédisant que l’humanité se trouvera à ce moment-là au milieu du « Great Drawdown », une période de décroissance et de renaissance marquée par des actions individuelles et collectives de réduction systématique des émissions. À la fois utopique et empreinte de deuil, sa vision mise sur le recours massif à des solutions techniques sobres et à des mécanismes de refondation ancrés dans l’impératif d’équité climatique.

Jean Lasar
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