Musées

Les trouées de la lumière

d'Lëtzebuerger Land du 02.07.2021

« Ce n’est pas une littérature que vous devez transporter, ce n’est même pas une poésie, c’est plus que cela. C’est une coloration, un monde, un autre monde qui n’est pas un monde de tableau ». Ces propos de Marc Chagall, retranscrits dans le catalogue de la belle exposition Chagall, Le passeur de lumière proposée par le Centre Pompidou-Metz jusqu’à la fin du mois d’août, résume bien l’incroyable tâche à laquelle s’attelle le peintre lorsqu’il accepte la commande des Monuments nationaux de France de travailler sur les vitraux de plusieurs édifices religieux. À Metz, la Cathédrale Saint-Étienne accueille les palettes tourmentées du peintre, un monde s’enchevêtrant et grouillant, pour ses vitraux. L’exposition offre, entre autres travaux, de découvrir les maquettes du vitrail pour le déambulatoire en 1958, La Cathédrale de Metz : Abraham, Jacob, Moïse, Joseph et Noé à l’aquarelle et à la gouache mais aussi plus tard, pour un vitrail du transept vers 1963-1964, La Cathédrale de Metz : la Création de l’homme, Adam et Ève, Moïse, issus de collections particulières. Au-delà de la genèse de ce travail, l’exposition évoque aussi la généalogie de la rénovation de certains édifices religieux par des artistes contemporains qui pose la question de l’art sacré.

La « querelle de l’art sacré » Après la Seconde Guerre mondiale, l’ample restauration des vitraux de la Cathédrale Saint-Étienne de Metz pose un défi financier et artistique. La querelle des vitraux contemporains dans des édifices anciens éclate en 1957 dans Le Figaro Littéraire sous la plume de Marcel Arland. Ce dernier attaque, avec virulence, les verriers, les Monuments historiques, et ce qu’il appelle « l’Art chrétien », les accusant d’avilir les plus belles églises de France et souhaite que des artistes reconnus soient appelés à créer des vitraux. L’article de Marcel Arland suscite de fortes réactions, notamment celle d’Yvan Christ dans la revue Arts qui prend position contre l’introduction de l’art contemporain dans les édifices anciens. C’est en effet en 1956 que Jean Dedieu sollicite Chagall pour la réalisation des fenêtres du déambulatoire de la Cathédrale. Tout l’enjeu est maintenant bien de faire coïncider deux mondes qui d’ordinaire ne se croisent pas, quoique l’un puisse vouloir emprunter à la grâce de l’autre : l’Église et l’immensité revendiquée du projet artistique chagallien. Ce projet s’inscrit aussi dans les relations nouées depuis de très nombreux siècles entre l’Église et les artistes, mécénat si singulier, que la recherche d’une autonomie des artistes plus affirmée au XIXe siècle tend à vouloir faire oublier. Ce projet et ces commandes, il y en aura plusieurs comme le montre le parcours de l’exposition, pose surtout un singulier défi à l’artiste. Celui de ne pas aliéner l’identité de l’artiste dans l’espace architectural (et le projet).

L’espace de la lumière Et celui, de cette entreprise si complexe, du vitrail où la lumière passe. La lumière et, à travers elle, une croyance. Chagall, le peintre de Résistance (1937-1948), Résurrection (1937-1948) et Libération (1937-1952), trois huiles où les symboles religieux, les références à l’Ancien Testament affleurent, où la fuite, l’exil doivent s’organiser sous contrainte tandis que la mariée, seule, en blanc (dans Libération) rappelle l’innocence têtue d’un amour religieux, préfiguration de l’amour terrestre. Et ces personnages qui ne touchent plus terre, dont les ombres, seules, s’organisent en valse mélodique. Au-delà de sa palette mêlant dans une harmonie feinte les couleurs franches, Chagall transcende le rapport au religieux et parvient à faire sourdre de ses toiles une incommensurable sacralité. Qui mieux que lui pour incarner un nouveau récit entre Ancien et Nouveau Testament, à la traversée des mondes religieux mais aussi des cloisons artistiques ? « Comme une chose vivante que la contemplation n’épuise pas », le vitrail imaginé par Marc Chagall et les maîtres verriers Charles Marq et Brigitte Simon procède de cette « aptitude au sacré en dehors du religieux » ainsi que le retranscrit la correspondance entre eux. Ensemble, ils parviennent à donner à lire ce récit si singulier où la lumière opère par larges trouées.

Florence Lhote
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