Entre opportunisme et inaction, cela fait des années que la Ville cherche comment réaffectater les anciens abattoirs de Hollerich. Nouveau galop d’essai avec l’architecte Jim Clemes

Du non-lieu au tiers-lieu

d'Lëtzebuerger Land du 16.07.2021

Le 20 juin 1930, les nouveaux espaces de l’abattoir de Hollerich étaient inaugurés en grande pompe, en présence du bourgmestre Gaston Diderich et du ministre d’État Joseph Bech. Ils venaient agrandir et moderniser les bâtiments construits en 1902 sur les plans de l’architecte Georges Traus, qui signait aussi ceux des nouvelles ailes. Quand la commune d’Hollerich avait été intégrée à celle de Luxembourg, la municipalité avait fermé l’abattoir du Pfaffenthal (où se situe aujourd’hui l’auberge de jeunesse) et modernisé celui de Hollerich. Avec sa chambre froide, ses rails de transport hauts, son laboratoire de parasitologie et de contrôle de la viande, l’abattoir était considéré à l’époque comme « un des plus modernes du continent pouvant rivaliser avec les plus modernes d’Allemagne ». C’est ce qu’on apprend dans une brochure de 1991, éditée par la Ville de Luxembourg pour l’inauguration (encore !) des nouvelles infrastructures de ces abattoirs. La déjà bourgmestre Lydie Polfer y vante l’atelier de découpe et de conditionnement « aux normes communautaires ». Mais l’abattoir municipal perd de l’argent de manière structurelle, plusieurs dizaines de millions de francs chaque année. Le volume d’abattage était de 7,4 millions de kilos de viande en 1965 et n’a cessé de décroître pour atteindre moins de la moitié, 3,35 millions de kilos, en 1995. La même bourgmestre ne veut plus que la Ville continue à mettre la main à la poche et ce dernier abattoir public ferme ses portes en août 1997.

Par rapport à la photo de 1991, sa coiffure a changé, mais c’est toujours Lydie Polfer qui lance, en 2019, une consultation citoyenne pour récolter l’avis du public, notamment des riverains, sur le projet de rénovation de la « Schluechthaus » afin de « dresser un cahier de charge qui servira de base au concours d’architectes », lit-on dans le document. À la faveur du nouveau stade national (dont l’ouverture aura, finalement, lieu à l’automne prochain), le Service des sports de la Ville de Luxembourg va quitter les lieux, libérant de nombreuses surfaces. Le terrain d’environ 2,5 hectares, espaces verts compris, est tout proche d’habitations, des lycées du campus Geesseknäppchen, de l’école fondamentale du quartier, de grands axes routiers, mais aussi de la future gare d’Hollerich et du futur écoquartier Porte de Hollerich. Un espace idéalement situé, donc pour exciter les esprits et engendrer de nombreux projets.

Pour éviter une nouvelle opposition des habitants (et parce que la consultation citoyenne est à la mode en politique locale), l’avis des visiteurs est demandé lors des journées du patrimoine de septembre 2019. « Plus d’arbres », « Conserver l’ancienne structure architecturale », « Laisser dans son jus et ne pas rénover à mort », « une piscine ouverte », « des espaces de co-working », « un marché couvert », « un mur d’escalade indoor », « un repair café »… sont autant de suggestions qui sont recueillies par la Ville. Plutôt que de lancer un concours d’architectes avec pour seules orientations un paquet de Post-it, les cabinets d’architectes Jim Clemes Associates et ARP Astrance (un bureau parisien, spécialiste de la transformation immobilière qui a notamment accompagné IKO Real Estate pour le projet Rout Lens), ont reçu la mission de la Ville de Luxembourg de préciser le projet de la transformation pour élaborer le cadre et le cahier des charges du concours d’architecture. Dans cette mission, l’architecte eschois, fils de boucher ayant grandi à côté des abattoirs qui allaient devenir la Kulturfabrik, espère « faciliter le travail des architectes en aiguisant les questions et les défis qui leur seront posés », explique-t-il face au Land.

C’est la notion d’équilibre qui prévaut à toutes les recommandations de Jim Clemes : équilibre entre l’ancien à préserver, parfois à recycler et le nouveau à créer ; équilibre entre la vie du quartier et l’ouverture vers la ville ; équilibre entre les différents usagers (notamment les lycéens voisins, les associations sportives déjà présentes, les riverains), entre les moments de la journée (la crainte des nuisances sonores est un des piliers des revendications du Syndicat d’intérêt local) ; équilibre avec d’autres sites relativement semblables déjà existants (on pense aux Rotondes, à quelques encablures)… « L’idée est de créer un espace qui se transforme en fonction de l’évolution du quartier et des besoins des usagers », plaide l’architecte qui veut cependant éviter que ce multiusage ne rende les lieux arides « comme ces salles polyvalentes qui sentent la transpiration des sportifs du jour quand on va voir un concert le soir ». Après ces analyses et « des dizaines d’heures d’entretien avec les habitants, usagers, syndicats locaux, exploitants potentiels, autres lieux déjà existants », les architectes ont forgé plusieurs scénarios possibles, différentes hypothèses d’aménagement. Cette étape est presque terminée et sera présentée au Conseil communal à la fin de l’été. La Ville pourra ainsi valider les choix ou les orientations retenues, pour formaliser un préprogramme, puis le dossier du concours de la consultation des architectes. « On espère que le concours sera lancé en 2022. »

L’intégration du site dans le quartier en général et le futur Porte de Hollerich en particulier est une des recommandations de l’architecte. Né d’un concours d’idées 2004 pour repenser l’entrée de la ville, remporté par ARGE_PDH (autour du bureau d’architectes luxembourgeois Teisen-Giesler), le projet englobe la zone qui va de l’arrivée de l’autoroute au centre historique du quartier autour de l’église, la place voisine, le cimetière, « un centre historique qui sera remis au cœur du projet en respectant le cachet », détaille l’architecte Lisi Teisen au Land. L’idée est une « reconversion urbaine » et non un quartier neuf implanté hors sol à la manière du Ban de Gasperich. La mixité entre le résidentiel, les bureaux, les loisirs est de mise. Le quartier intègre la nouvelle gare et son important pôle d’échange, des espaces verts reliant la vallée de la Pétrusse (renaturée, ouverte là où elle est aujourd’hui canalisée), et bien sûr tout ce qu’un nouveau quartier important requiert : résidences, bureaux, commerces et loisirs. La vision maximaliste annonce 6 000 habitants et 12 000 emplois sur une superficie équivalente à trois fois le centre-ville. Cela suppose un changement de l’axe routier (avec la création d’un boulevard urbain de Hollerich à côté de l’actuelle pénétrante le long duquel s’érigera une bande de bâtiments qui servira de bouclier sonore et visuel).

On est loin de voir arriver les premiers habitants. L’ambition de la Ville de Luxembourg de réaliser un écoquartier a compliqué la donne : « Pour réaliser un véritable éco-quartier, il faut une cohérence qui implique tous les acteurs, à tous les niveaux et ça prend du temps », résume Lise Teisen. Si 70 pour cent des terrains concernés sont en mains publiques (Ville de Luxembourg, État et Fonds du Rail), le reste appartient à des particuliers (petits et gros propriétaires). « Aujourd’hui, on avance bien, on a des réunions régulières et tout le monde dans le même bateau », se satisfait-elle. L’équipe pluridisciplinaire (architectes, urbanistes, paysagistes, sociologues, spécialistes du bruit, de la mobilité, de la renaturation, du recyclage…) qui planche sur le projet doit maintenant présenter un masterplan au Conseil communal qui aboutira, à l’horizon 2022, à un Plan d’aménagement particulier. On ne sait pas si ce sera Lydie Polfer qui posera la première pierre.

France Clarinval
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