Le système de notation des aliments Nutri-score peine à se faire adopter au Luxembourg. Les champions nationaux snobent le concept

À qui profite la crème ?

d'Lëtzebuerger Land vom 23.07.2021

Acheter mieux pour manger mieux est devenu une préoccupation quotidienne au moment de faire ses courses. Les étiquettes regorgent de labels et recommandations en tout genre : du bio, du label rouge, des IGP (indication géographique protégée), du light, du terroir… Il faut désormais compter avec un nouvel étiquetage : le Nutri-score. Une nouveauté pour le Luxembourg déjà largement présente en France depuis 2017, en Belgique depuis 2019 ou en Allemagne depuis novembre 2020. Sept pays européens ont adopté ce système de classement des aliments transformés, le Grand-Duché est le dernier « ce qui permet d’avoir du recul et de bénéficier de l’expérience des pays voisins », justifie Jeannette Muller au ministère de la Protection des consommateurs qui mène ce projet. S’alimenter sans connaître la composition nutritionnelle des aliments empêche de mener correctement des arbitrages entre désirs immédiats (boostés par les slogans publicitaires et les outils du marketing)et risques futurs pour la santé (pas toujours connus et mesurables). C’est pourquoi des efforts considérables ont été entrepris par les pouvoirs publics pour informer sur la qualité nutritionnelle des produits. Depuis décembre 2016 et le règlement européen dit Inco, la déclaration nutritionnelle est obligatoire sur les emballages alimentaires. Sous forme de tableau, elle indique la valeur énergétique des produits, la teneur en graisse, en acides gras saturés, en glucides, en sucres, en protéines et en sel pour cent grammes ou cent millilitres de produit. Un tableau que peu de gens lisent et comprennent. Le Nutri-Score simplifie la lecture de ces informations en apposant une lettre et une couleur allant du « A » vert pour les produits les plus favorables au « E » rouge pour les moins favorables. Cette note est calculée par un algorithme (scientifiquement validé, public et consultable sur le site de Santé Publique France) qui attribue des points en fonction des teneurs en sucres, lipides, sel, protéines, fibres, fruits, légumes, légumineuses, fruits à coque, et huile d’olive ou de colza toujours pour cent grammes ou cent millilitres de produit.

Très simple, le Nutri-score capte l’attention et s’interprète d’un coup d’œil. C’est un raccourci qui permet de ne pas avoir à lire le détail de la composition nutritionnelle, et de comparer rapidement des produits entre eux. « À l’apéritif, tout le monde sait intuitivement qu’il vaut mieux manger des bâtonnets de carotte que des chips… Mais au sein de la vaste catégorie des chips, le Nutri-score permet de s’y retrouver en rayon et d’identifier facilement celles avec la meilleure qualité nutritionnelle. La variabilité étant très importante (du A au E) pour ce type de produits », détaille Marc Thuau, président de l’Association nationale des diététiciens du Luxembourg (ANDL). L’association a travaillé avec le ministère de la Protection des consommateurs et a notamment insisté sur l’importance de l’accompagnement de la mesure par une campagne d’information. Car les biais et les écueils sont nombreux et sont soulignés par les acteurs du secteur. Ainsi, de nombreux autres facteurs de qualité des aliments ne sont pas pris en compte dans l’évaluation, tels que la présence d’additifs, pesticides, métaux lourds, antibiotiques, leur degré de transformation ou leur impact environnemental. « On a noté en Belgique ou en France que 24 pour cent des produits avec un A étaient ultra-transformés », ajoute-il en conseillant de compléter l’information du Nutri-score par les applications Yuka (qui prend en compte le bio et les additifs) ou Siga (qui pointe la transformation).

Les responsables du groupe Oikopolis (à la tête des magasins Naturata) pointent ces manques : « Pour juger objectivement si un aliment est sain ou non, il ne suffit pas de compter les valeurs nutritionnelles individuelles. Il faut tabler sur un bon équilibre d’aliments frais et de préférence non transformés, idéalement des aliments de saison biologiques régionaux, sans additifs, mais riches en vitamines et en fibres. Dans sa forme actuelle, le Nutri-score peut facilement induire les consommateurs en erreur en raison de son caractère unidimensionnel », estime ainsi Sandra Delattre, chargée du marketing du groupe, après du Land. Elle cite des contre-exemples frappants : une boisson gazeuse avec des édulcorants, une pizza surgelée ou un pain blanc peuvent obtenir un A, tandis qu’un fromage artisanal, un jus frais ou une huile d’olive vierge obtiennent un D. Des limites que note aussi l’ANDL : « On remarque que le Nutri-score donne une valeur pour l’aliment tel quel et ne tient pas compte des transformations usuelles avant consommation. Ainsi, des frites surgelées obtiennent un score A, alors qu’une fois passées à la friteuse, leur valeur nutritionnelle sera évidemment beaucoup moins favorable ».

Si les chaînes de supermarchés françaises comme Auchan ou Carrefour et belges comme Delhaize ont pris le Nutri-score à leur compte, avec un affichage sur une grande majorité des produits de leurs marques, Cactus a décidé de s’en passer, préférant travailler avec ses propres nomenclatures pour « sensibiliser nos clients à une lecture critique des listes d’ingrédients de tout aliment », comme l’indique Liz Nepper du marketing de l’enseigne au Land. Le « clean label » (sans additif, sans arômes artificiels, sans conservateur) vient ainsi frapper les produits de boucherie et de charcuterie « Hausgemaacht » et la campagne « net mei, net manner » détaille les produits qui entrent dans la fabrication des pains, notamment. « Dans le même état d’esprit, nous renforçons nos filières agricoles durables d’ici pour mettre l’accent sur un travail de fond qui consiste à développer le local, le bio et surtout le durable », poursuit-elle.

À ce jour, seules six entreprises luxembourgeoises de la production agro-alimentaire ont opté pour le Nutri-score, même si la liste n’est pas encore publiée pour des raisons réglementaires, nous informe Jeannette Muller tout en relativisant « l’expérience des autres pays a montré qu’il faut plusieurs mois pour que les fabricants s’adaptent. » L’affichage du score reste une démarche volontaire, pas obligatoire pour les industriels. Mais les marques qui l’adoptent doivent le faire pour l’ensemble des produits de leur gamme. Pas question de l’indiquer sur des yaourts allégés et pas sur le beurre de la même marque. On comprend que les producteur réfléchissent à deux fois avant de s’engager dans le système. C’est ce qui freine par exemple Luxlait qui regrette que les mesures soient établies sur cent grammes de produit et non sur la recommandation d’une portion quotidienne. « Nous restons sans moyen d’agir sur un produit comme le beurre, puisque légalement il doit respecter un minimum de 82 pour cent de matière grasse, alors qu’il s’agit d’un produit peu transformé », selon le directeur général Gilles Gérard qui estime que la plupart des produits de la marque seraient dans le vert. Même entrave à la Moutarderie de Luxembourg. « Pour pouvoir porter le nom de mayonnaise, le mélange doit contenir
70 pour cent d’huile, ce qui retoque forcément nos produits », argue Maëlynn Dussaucy à nos questions. En observant les marques européennes, on voit en effet que la moutarde est généralement classée C alors que la mayonnaise affiche un E. En revanche, avec une gamme plus uniforme, les pâtes luxembourgeoises des Moulins de Kleinbettingen affichent fièrement leur A, un mouvement que la marque historique de pâtes Maxim suivra très vite : « Au fur et à mesure de la fabrication, les nouveaux emballages comporteront le logo, mais nous n’allons pas jeter notre stock. »

L’impact sur les rayons des supermarchés ne se fera pas sentir dans l’immédiat. « Il fallait suivre la voie européenne, car nous vivons dans un marché ouvert où les clients achètent des produits venant d’un peu partout et voyagent à l’étranger », considère Jeannette Muller. À terme, la généralisation du système pourrait s’avérer contre-productive pour ceux qui le refusent, même si « nous informons les consommateurs que les produits qui ne disposent pas du Nutri-Score ne sont pas nécessairement plus mauvais ». L’arsenal d’informations mérite d’être affiné pour éviter de diaboliser certains aliments ou d’en privilégier d’autres sans considérations de portions adaptées. Reste à espérer que le procédé soit vertueux et incite les industriels à améliorer leurs recettes pour améliorer leur Nutri-score.

Des discussions sont en cours au niveau européen pour décider quel logo nutritionnel unique devrait être appliqué de manière obligatoire à partir de 2022 partout en Europe. Si le Nutri-score est le candidat le mieux placé, d’aucuns appellent à une approche plus globale qui tient compte de l’évolution des préoccupations citoyennes (pour les circuits courts, le naturel, le vrac). Un comité scientifique européen et indépendant planche pour adapter l’algorithme du Nutri-score en fonction de l’évolution des connaissances sur les autres facteurs de risque pour la santé. Un tel système devrait faire barrage aux fausses promesses du marketing qui s’inquiètent peu de santé publique et laisse les personnes les moins bien informées en faire les frais.

France Clarinval
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