Dans leur roman graphique, Charles Meder et Marc Angel rendent hommage à Jean Schortgen, premier ouvrier luxembourgeois à entrer à la Chambre des députés. Un récit pédagogique, mais à la trame simpliste

Schortgen, l’homme de fer

d'Lëtzebuerger Land du 03.06.2022

Elle est belle la couverture de ce Schortgen. Avec ce noir et blanc caractéristique des albums de Marc Angel d’où émerge le visage buriné par la vie de Jean Schortgen. Juste en dessous le sous-titre Un bouffeur de fer à la Chambre des députés qui renvoie immédiatement à l’histoire luxembourgeoise du début du vingtième siècle, celle de la sidérurgie et des mines du sud du pays, des ouvriers, des mineurs et de leurs familles méprisées par les bourgeois de la capitale, mais aussi des riches paysans de l’Oesling.

À travers la vie du natif de Tétange, Schortgen raconte l’histoire du Luxembourg de 1914 à 1918, autrement dit année de son entrée à la Chambre des députés en tant qu’élu du parti social-démocrate, jusqu’à son décès, à 38 ans seulement, dans la mine Brommeschbierg. Une histoire politique et sociale, marquée, par une contexte international très chargé avec une Première guerre mondiale qui a vu le Luxembourg demeurer indépendant – ou presque – politiquement parlant, mais militairement occupé par les troupes allemandes.

Jean Schortgen n’a que 34 ans quand il entre à la rue du Marché-aux-Herbes. Avant lui, aucun ouvrier n’avait réussi à se faire élire comme député. Une élection qui crée autant d’espoirs que de méfiances auprès de ses camarades. Les « bravo ! » et les « traitre ! » se font face lors de son discours de nouvel élu, à Esch. Et la suspicion ne cessera pas quand il annoncera qu’il continuera à descendre six jours par semaine au fond de la mine « armé de sa pioche et de sa lampe à carbure ». Une promesse qu’il tiendra dès le lendemain. De toute façon, il n’a pas vraiment le choix : à l’époque, les députés ne recevaient aucune indemnité pour leur fonction parlementaire. Cela ne posait pas trop de problème aux avocats, médecins et autres riches propriétaires, mais un homme désargenté comme Schortgen n’avait d’autre option que de continuer à travailler pour nourrir sa famille. Le mandat politique entraînait plutôt une perte de pouvoir d’achat, puisque pour chaque séance parlementaire, il devait demander congé auprès de son patron. Pas évident quand on a des enfants en bas âge et surtout à un moment où, avec l’occupation, les vivres deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus chers. Mais tout cela n’empêchera pas certains collègues de considérer cet élu du peuple comme un « allié du patronat » à la solde du « Bloc », le gouvernement de libéraux et démocrates au pouvoir à l’époque.

Si la méfiance règne auprès des classes populaires, l’animosité des riches de la capitale est encore plus forte à l’encontre de ce « bouffeur de fer », sobriquet qui désignait les mineurs de fond du bassin minier luxembourgeois, qui a osé intégrer le parlement. Finalement il n’y a qu’à la Chambre elle-même où Schortgen semble, sinon entendu, au moins écouté et parfois même applaudi. Avec ses collègues sociaux-démocrates, ils appellent le gouvernement à prendre des mesures drastiques pour le bien être des plus pauvres. Sans véritable succès.

À tous ces aspects politique et sociaux, s’ajoutent la réalité familiale de Schortgen, avec sa femme qui lui demande de renoncer à ses engagements politiques pour le bien de sa famille, les prises de tête avec le bourgmestre de la commune au sujet de l’insalubrité de certains lieux ou encore quelques habitants de Berchem qui n’hésitent pas à traiter le député de « racaille », de « sale rouge » et l’invitent à retourner à Tétange, car Berchem, est, selon eux, « un village respectable, dans lequel vivent des gens respectables ». Il y a aussi la grève de 1917, à laquelle Schortgen participera plus par solidarité que par conviction et qui lui coutera son poste de travail. Et puis les Allemands qui sont toujours là.

Les quatre années racontées dans ce récit sont, on l’aura compris, riches en événements. En faire un roman graphique semble donc une bonne idée pour toucher un public d’aujourd’hui qui en ignore probablement la plus grande partie. Au niveau didactique, on peut donc dire que cet album atteint son objectif. On ne peut malheureusement pas en dire autant au niveau artistique. Malgré un graphisme réussi avec cet aspect brut, expressif, sombre et charbonneux, le récit pèche par un côté trop linéaire, avec juste de bribes d’événements historiques, racontés bien souvent en quelques cases seulement, posées simplement les unes après les autres entrecoupés par de trop nombreuses ellipses. La narration ne laissant finalement que trop peu de place à un approfondissement aussi bien de la psychologie des personnages que des événements eux-mêmes. Résultat, le plaisir de lecture n’est pas vraiment là.

L’album n’ose pas s’éloigner assez de la vérité historique pour devenir un récit littéraire. Et quand il le fait, il le fait de manière maladroite, avec ces deux personnages aux chapeau melon qui suivent Schortgen, tels deux messieurs Loyal cherchant à faire le lien avec le lecteur, ou encore avec ces nombreux anachronismes télévisuels, dont on comprend pas vraiment l’intérêt. Reste à l’album le mérite de nous rappeler l’importance de la représentativité des élus, les avancées sociales obtenues depuis lors et de mettre un coup de projecteur sur la vie exceptionnelle de ce véritable homme de fer qu’a été Jean Schortgen.

Schortgen – Un bouffeur de fer à la Chambre des députés, de Charles Meder et Marc Angel. Éditions Guy Binsfeld

Pablo Chimienti
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