Nutriscore Z

d'Lëtzebuerger Land du 02.10.2020

Poussé par l’urgence (au cas où l’enseigne fermerait temporairement, à cause d’un reconfinement, ou définitivement, à cause de l’épidémie de faillites qui frappe les commerces de la zone), et au mépris de tout principe sanitaire ainsi que de mon taux de cholestérol, je suis allé tester l’un des pires endroits où manger dans la Stad, selon Tripadvisor (classé 643e sur 653 restaurants à Luxembourg, juste devant le Pavillon du parc de Merl) : le O’Tacos de l’avenue de la Liberté.

C’est toujours une expérience intéressante d’aller à contre-courant du marketing et de choisir un produit hyper ciblé pour une autre audience que la nôtre. Plutôt que de regarder les quatre saisons de Riverdale sur Netflix, ou de lire les 84 tomes (à ce jour) de Cat Warriors, j’ai opté pour une autre idée qui ne peut séduire qu’un public adolescent : fourrer une espèce de crêpe molle imprimée façon matelas avec des frites pas trop cuites, une à quatre sortes de viandes différentes (poulet, merguez, nuggets…), une à deux sauces au nom évocateur (algérienne, chilly thaï, andalouse, texane ou samouraï, ce qui correspond plus ou moins au quinté de tête des pays où vous risquez le plus une tourista carabinée) et de petits « extras » au choix, tels que de la Vache qui rit, du fromage à raclette, un œuf ou des oignons caramélisés. Le tout recouvert, comme il se doit, d’un fromage crémeux industriel.

Comme son nom ne l’indique pas, mais comme la sympathique peinture murale dans l’entrée en informe, cette chaîne a été créée par un Français, en 2007. Apparu dans les kebabs de la région lyonnaise au début des années 2000, le tacos « français », a permis à ces snacks de diversifier une carte jusqu’alors réduite. La franchise dont la première enseigne a ouvert il y a deux ans au Luxembourg a été créée par des Grenoblois qui n’avaient jamais travaillé dans un restaurant. Le financement a été assuré par un fonds d’investissement, Kharis Capital, déjà propriétaire de Quick et de la franchise Burger King au Grand-Duché mais aussi en Pologne, Italie, Grèce et Roumanie. Autant dire que niveau gastronomie, on se positionne sur un créneau aussi simple que rentable : qu’est-ce que veulent les jeunes ? Du gras, du salé, du sucré, du grillé, du chaud, le tout à moins de dix euros et qui se mange sans couverts ? OK, c’est parti. Le cahier des charges est simple : un maximum de calories pour un coût de revient minimum. Là, on doit être dans un peloton de tête serré, quelque part entre un pain de mie imbibé d’une bouteille d’huile de palme et un bretzel fourré aux lardons et gratiné au fromage.

On pénètre dans le lieu avec cette crainte d’avoir bientôt mal au ventre, que l’on croyait disparue avec l’annulation de la Schueberfouer. Pourtant, soyons honnête, le mauvais classement de Tripadvisor semble un peu exagéré. Première surprise, il n’y a pas trop de monde, ni trop d’odeur de friture. La file d’attente permet juste de se décider sur les ingrédients à commander. L’absence totale de tout produit végétal, excepté les oignons grillés et le concentré de tomate à la base de la plupart des sauces, peut être compensée par le choix d’une garniture « viande » fallafels... Le nombre de combinaisons possibles, vu le choix proposé en viandes, sauces et extras, vous permet d’y prendre tous vos repas de l’année sans manger deux fois la même chose ! Pour autant que votre cœur résiste à l’attaque.

Contrairement à la plupart des autres fast-foods, le tacos est préparé exclusivement à la commande. Un buzzer vous prévient quand votre plateau est prêt, ce qui évite de manger froid ou trop ramolli. Emballé dans sa grande crêpe, comme un nouveau-né bien emmailloté, votre tacos arrive ainsi tout chaud. Ce n’est pas vraiment mauvais. C’est surtout mou. Mou et gras. Et ça a globalement le goût de la sauce qui imprègne l’ensemble. Cela ne rend pas malade, en tout cas pas immédiatement, même si l’on se doute que cela ne doit pas figurer dans le top 5 des recommandations de l’OMS pour éviter les maladies coronariennes.

L’ambiance sonore est parfaite, dans la mesure où l’absence totale de musique permet aux groupes d’adolescents de partager leurs discussions imagées avec l’ensemble de la salle. La décoration a également le mérite de rester sobre, faux bois et fausses briques, sans aucune allusion au Mexique, avec lequel la nourriture servie entretient un rapport aussi éloigné que David Guetta à la musique baroque. On se dit que c’est une version complètement décomplexée de la junk food. Le summum est peut-être atteint par le « O’Luxo », version grand-ducale du tacos français, avec des gromperekichelcher à la place des frites. La mondialisation n’a plus de limite. Le nombre de calories est un grand doigt d’honneur à tous les principes de précaution, à toutes les injonctions hygiénistes actuelles. Il paraît que, en France, les portions sont plus grandes et moins chères et qu’il existe aussi une variante avec du Nutella et des Chocobons. Est-ce vraiment nécessaire ? Je n’ai pas eu la force d’aller vérifier…

Cyril B.
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