Elles sont plus de cent artistes femmes, au Centre Pompidou, elles aussi ont fait l’abstraction au 20e siècle

Abstraction et féminisme

d'Lëtzebuerger Land du 30.07.2021

Un petit souvenir pour commencer, et dire un état des choses : l’affiche des Guerrilla Girls à l’entrée de l’Arsenal à Venise, demandant s’il fallait que les femmes fussent nues pour entrer au Metropolitan Museum. Leur argumentation tenait, il y avait alors, dans les années 80, moins de cinq pour cent d’artistes femmes dans le musée new yorkais, et 85 pour cent de nus féminins. On se rappelle aussi l’humour décapant de l’artiste franco-suisse Agnès Thurnhauer, ses belles broches où elle épinglait l’injuste oubli en dévoyant les noms pour célébrer Annie Warhol, Louis Bourgeois et autres Miss Van der Rohe.

Que les temps aient changé, c’est sûr. C’est pour donner un petit coup en plus qu’il n’est peut-être pas inutile d’aller jusqu’à un renversement, telle l’exposition : Elles font l’abstraction, au Centre Pompidou, jusqu’au 23 août prochain, où il n’y a que des artistes féminines, plus d’une centaine, pour un regard tout autre sur le vingtième siècle (en l’occurrence le langage plastique abstrait, on peut imaginer son pendant de la figuration). Non, notre regard sur l’abstraction reste plus ou moins le même, c’est le fonctionnement de l’art, de son assise sociale, plus largement politique qui est en cause. Et notre connaissance d’un coup de s’élargir considérablement grâce à Christine Macel. Avec des peintresses méconnues, ou carrément inconnues.

Le comble, pour une femme, le plus sûr moyen a été de voir son nom associé à celui d’un homme, les Sonia Delaunay-Terk ou Sophie Taeuber-Arp, à la rentrée le Musée d’art moderne de Paris va exposer Anni et Josef Albers. Une liaison pouvait aussi faire l’affaire. Reste à savoir si les deux étaient considérés et traités à égalité. Et il n’est guère connu par exemple que pour le critique d’art Clement Greenberg il fallait attribuer les premières œuvres all-over à Janet Sobel, et non à Pollock.

Laissons ces comptes. Et n’abusons pas des énumérations qui s’imposeraient quand même au long du parcours de l’exposition et de ses quarante-deux espaces (soit dit en passant, cela donne de beaux dialogues, de belles confrontations). Car au-delà d’une tendance, qu’il faut saluer, à l’exhaustivité du sujet, l’exposition présente d’autres atouts. De traiter de problèmes en chemin, à commencer par celui de la définition même, ou de l’essence de l’abstraction. Et les manières, les orientations, jusqu’à ses impulsions, sont multiples et variées.

Au départ quasiment, et chronologiquement nous sommes en-deçà de Mondrian et de Kandinsky, l’abstraction (en est-ce une vraiment) s’avère inspirée du spiritisme, avec les Houghton et Af Klint, on peut ajouter d’autres noms, d’autres disciplines que la peinture, comme la danse, avec Loïe Fuller. On touche là d’ailleurs à une autre qualité, un autre avantage de l’exposition, c’est dû à sa matière, il lui a bien fallu s’ouvrir, c’était peut-être aussi la volonté de ces femmes, ou une sorte d’occupation de terrains qui étaient délaissés. Au Bauhaus, les Meister étaient tous masculins, seule Gunta Stölzl faisait exception, ce fut à l’atelier de tissage.

L’abstraction, c’est aussi bien les Russes Exter et Gontcharova, toutes deux exilées à Paris très tôt, ou Rozanova et Popova, restées elles à Moscou ; comme les Américaines des années 50, associées à l’expressionnisme abstrait, ou les Eva Hesse et les Louise Bourgeois, leurs œuvres plus accentuées dans une forte dimension physique et corporelle. Mais l’exposition s’élargit à d’autres aires culturelles, au maximum, de même qu’elle efface les limites traditionnelles entre high et low art.

Exemple ô combien probant de tant d’exploration et de découverte, Harmony Hammond, artiste américaine, très engagée (notamment aux côtés de Nancy Spero), présente à Beaubourg avec un grand tapis, Floorpiece VI, de 1973, de plus d’un mètre et demi de diamètre, des bandes de tissu recouvertes de peinture ; elle a réalisé ses pièces, assise au centre et tissant les bandes autour d’elle. Du travail féminin, si l’on veut, domestique, et c’est dans ce sens-là qu’elle revendique pour elle l’art abstrait. Nous ne sommes pas par hasard dans les années 70. Où d’autres artistes, comme la Suédoise Monica Sjöö, anarcho-féministe, ont pris exactement le contrepied : les recherches abstraites, elle les qualifie de gimmicks ludiques caractéristiques des artistes hommes satisfaits et accomplis, l’art abstrait, un art privilégié des hommes blancs de classe moyenne.

Lucien Kayser
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