Les philosophes face au virus (3)

Foucault et le biopouvoir

d'Lëtzebuerger Land vom 13.08.2021

Face aux manifestations de plus en plus nombreuses contre le passe sanitaire et les appels à la vaccination, surtout chez nos voisins français, j’aurais tendance avec Michel Foucault à m’interroger, non pas « pourquoi sommes-nous réprimés, mais pourquoi disons nous, avec tant de passion, tant de rancœur [...] que nous sommes réprimés ? »1

C’est dans sa volumineuse Histoire de la sexualité que le philosophe français, la coryphée du structuralisme, a défini le concept de « biopouvoir ». Si l’Ancien Régime avait pouvoir de vie et de mort sur ses sujets, Foucault montre que, dès le XVIIIe, s’opère un changement de paradigme : désormais les autorités s’accordent le droit de vie et de non-vie sur leurs citoyens. « Au vieux droit de faire mourir ou de laisser vivre s’est substitué un pouvoir de faire vivre ou de rejeter dans la mort. »2 Le renversement est de taille. Il est tributaire des premiers succès d’une médecine qui se sert désormais des sciences et va de pair avec un perfectionnement des moyens de surveillance. La prise en charge de la maladie est transférée des mains charitables de l’Église aux institutions laïques de l’État. Il faut encore attendre un bon siècle pour que cet État ne soigne pas seulement la maladie, mais qu’il s’applique aussi à la prévenir. De la maladie on passe à la santé, de l’individuel au collectif... et de la bienveillance à la surveillance. L’hygiénisme prend naissance au début du dernier siècle, et avec lui apparaît aussi tout un nouveau vocabulaire. Il s’agit de maintenir en bonne santé le corps social, pour avoir à sa disposition une masse laborieuse et productive. Le panem et circenses est remis au goût du jour, hier comme aujourd’hui :
le pain sera sain, bientôt bio, les fruits et légumes seront cultivés dans les Schrebergärten et bientôt dans les jardins communautaires, et les jeux seront olympiques. En ce début du XXe siècle, on se fait fort aussi d’améliorer l’espèce en ayant recours à l’eugénisme, voire de purifier la race en baptisant pudiquement « euthanasie » des pratiques d’extermination de citoyens malades ou « dégénérés ».

La politique sanitaire mise en œuvre aujourd’hui dans nos démocraties occidentales est à mille lieues de ces dérives eugénistes et exterminatrices. Les antivax et autres conspirationnistes qui s’opposent bruyamment aujourd’hui à la vaccination et au passe sanitaire feraient bien de se souvenir de ce passé récent, avant de détourner l’étoile jaune et de crier au nazisme face aux mesures anti-Covid imposées par l’État. Il est vrai qu’en passant du droit de faire mourir à la quasi-obligation de laisser vivre, la politique a abandonné une partie de ses prérogatives à la médecine. Et du Sida à la Covid, le bio-pouvoir a franchi un pas: au temps du Sida, il s’interdit les interdits et se borna à fournir conseils et recommandations. Face à la Covid, il n’a plus guère d’autre choix que de recourir à des interdits et des prescriptions. C’est que le Sida a partie liée avec la morale via la sexualité, alors que la Covid est du côté de la norme et frappe n’importe qui, (presqu’)au hasard. La sexualité et la maladie relèvent de la sphère privée où l’État démocratique n’intervient pas. La vie sociale et la santé publique relèvent, elles, comme leur nom l’indique, de la sphère publique où l’État se réserve le droit de légiférer. Mais si la sexualité reste un jardin clos, elle ne s’en fait pas moins discours pour se faire entendre : dans le confessionnal du curé, sur le divan de l’analyste, dans les traités de la sexologue. C’est ainsi qu’elle produit du sens ... et de la culpabilité.

La santé publique, de son côté, ne produit pas de sens (elle est du côté des sciences naturelles), mais la biopolitique ne se prive pas de lui faire produire à elle aussi de la culpabilité, générée non pas par la transgression d’une morale, mais par une déviation de la norme. En passant de la morale à la norme, on est passé du peuple aux populations, c’est-à-dire à des nombres que l’épidémiologie quantifie et que la statistique enferme dans des groupes, de préférence à risque. Boire et fumer conduit alors à des maladies qui coûtent cher à la société, ne pas respecter le confinement et refuser le vaccin a pour résultat d’encombrer les hôpitaux. Loin de propager la vie pour la vie (ce que le philosophe Giorgio Agamben appelle la vie nue), la biopolitique protège la vie, non pas comme une fin, mais comme un moyen pour préserver la vie sociale et surtout le pouvoir économique. Macron, dans ses discours, a beau proclamer qu’il protège la vie « coûte que coûte » et qu’il y a des biens et des services « qui doivent être placés en dehors des lois du marché », c’est en dernier lieu ce marché qui guide les libéraux et les libertins. Le biopouvoir préserve et contrôle la vie pour préserver l’économie et contrôler le corps électoral. Voilà pourquoi Lenert et Bettel se travestissent en médecin, qui pour donner des conseils et des restrictions, qui pour énoncer des prescriptions et des interdits. C’est ainsi qu’ils démontrent la responsabilité de l’État, mais aussi l’irresponsabilité de comportements non civiques qui propagent l’épidémie. Mais si c’est sur la vie que l’État base désormais son pouvoir, seule la mort vient aujourd’hui menacer cette puissance. Est-ce un hasard alors qu’en temps de pandémie, il interdit toute manifestation publique du deuil, que les morts s’en vont seul dans leur linceul, et que les survivants regrettent avec Brassens les enterrements d’antan.

Michel Foucault était loin de disqualifier complètement la biopolitique. Il y voyait plutôt, comme Nietzsche dans le catholicisme, une étape nécessaire vers de nouveaux rapports de pouvoir. Une étape qui est la réponse d’une société sécularisée qui a fait le deuil de la transcendance de la vie et qui doit en rechercher le sens perdu. Le sens provisoire devient alors la vie biologique pure, que le biopouvoir se donne pour mission de préserver. En ces temps de pandémie, il nous exhorte : « Renonce toi-même sous peine d’être supprimé ; n’apparais pas si tu ne veux pas disparaître. Ton existence ne sera maintenue qu’au prix de ton annulation. »3 La survie plutôt que la vie ?

1 Michel Foucault, La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976

2 ibid

3 ibid

Paul Rauchs
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