JeanLouis Tripp poursuit son introspection et l’exploration des sentiments, fêlures et ruptures qui ont jalonné sa vie. Un roman graphique où il rend hommage à son frère disparu

La vie après la mort

d'Lëtzebuerger Land du 17.06.2022

Ses lecteurs fidèles le savent déjà ! Gilles, le petit frère de JeanLouis Tripp est mort prématurément à l’âge de onze ans un soir d’août 1976. Le futur auteur des Aventures de Jacques Gallard et de Magasin général n’avait alors que 18 ans et a déjà raconté cet événement tragique dans la premier tome d’Extases. Annoncé de manière claire, mais discrète, sur deux pages et trois cases seulement. Évidemment ce n’était ni le moment, ni le lieux pour le faire : Extases raconte la vie sexuelle de son auteur !

Depuis, JeanLouis Tripp l’explique à la fin de son nouvel album, « à la fin du mois d’avril 2019, le frère de mon amie Marion est mort brutalement à la suite d’une crise d’épilepsie. Romain avait 29 ans. Je ne le connaissais pas, mais pas plus qu’à onze ans on ne devrait pas mourir à 29 ans /…/ Au mois de juin /…/ un enfant de dix ans était tué par un chauffard qui prenait la fuite, abandonnant aussi entre la vie et la mort un second enfant de sept ans. Dans la voiture du fuyard, âgé de vingt ans, il y avait une passagère du même âge. /…/ La correspondance avec la mort de Gilles 43 ans plus tôt m’avait mis en état de choc. /…/ Quelque chose en moi, alors, a dû se mettre en chemin. Quelque chose dont je n’étais pas conscient ».

Ce quelque chose donnera naissance à Petit frère. Un roman graphique épais, dense et d’une grande sensibilité.

JeanLouis Tripp commence son récit ce jour tragique du 5 août 1976. « À vrai dire, j’ai assez peu de souvenir de ces vacances, avant cette journée-là… », avoue-t-il quelques cases plus loin. Alors que son père, divorcé de sa mère, était avec sa nouvelle campagne en Espagne, le jeune JeanLouis était avec sa mère, ses oncles et tantes, ses deux frères – Dominique, quatorze ans, et Gilles, onze ans – et sa copine Caroline – qu’on a connu plutôt intimement à travers Extases – en Bretagne. Ils avaient loué des roulottes hippomobiles pour profiter de quelques jours d’été dans le Finistère.

Des balades paisibles principalement à travers des chemins en terre, « on l’on ne croisait guère que des tracteurs ». Ce jour-là, suite à des choix aussi anodins que de poursuivre une partie de chairball – sport inventé pour l’occasion – ou encore un changement d’itinéraire de dernière minute pour aller voir un dolmen dans le coin, ils ont dû emprunter une départementale pendant quelques kilomètres. Rien d’extrêmement dangereux, la route et large, droite et peu fréquentée. De quoi se détendre, lire, chantonner Le Printemps de Michel Fugain avec le Big Bazar…

Une journée qui serait resté anodine si, le soir venu, Gilles n’avait pas décidé de descendre de la caravane conduite par son ainé pour rejoindre son autre frère et sa mère derrière le petit convoi. Dominique venait de faire de même, côté fossé, Gilles décidera de le faire côté route. Par mesure de sécurité, depuis le marchepied, tout en tenant la main de son frère ainé, il a bien regardé derrière pour s’assurer qu’aucune voiture ne soit en train de tenter de dépasser tout ce petit monde au ralenti. Comment s’imaginer alors que ce serait une voiture venue d’en-face et débordant clairement sur le côté opposé de la chaussée qui viendrait le faucher à vive allure avant de prendre la fuite ?

La suite immédiate passera par une déposition à la gendarmerie, un passage aux urgences de l’hôpital le plus près, puis les retrouvailles familiales, l’annonce de la mort de Gilles, le cimetière, l’enterrement… des moments difficiles que plus de quarante ans plus tard JeanLouis Tripp raconte comme si c’était la veille. Certes, pour tout remettre en place, il a eu besoin de l’aide de sa mère, de son frère et d’autres membres de cette famille pour qui quelque chose s’est clairement arrêté cet été 76. Un peu plus tard viendront le tribunal, le procès au pénal comme au civil, la condamnation du chauffard, les indemnités financières – « le prix d’une vie » – ridiculement faibles… Et tout autour les non-dits, les pleurs, les regrets, le sens de culpabilité…

Une chute vertigineuse, suivie de la nécessaire reconstruction. Car il y a bien une vie après la mort ! Un tourbillon de sentiments que l’auteur parviendra assez rapidement à maîtriser, ce qui n’empêchera pas un certain nombre de rechutes, malgré les remords et les regrets.

Autant de moments que JeanLouis Tripp raconte avec son brio habituel, avec sa science de la narration, avec son talent de dessinateur et de coloriste sans oublier son expérience dans le découpage et le séquençage. Le Petit frère est un album qui rend, certes, hommage au petit frère parti bien trop tôt, qui tirera quelques larmes à ses lecteurs les plus sensibles, mais c’est aussi également un album qui rends hommage à la vie, empli d’une grande force cathartique qui parvient à redonner espoir dans le malheur.

Le Petit frère, de JeanLouis Tripp. Casterman

Pablo Chimienti
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