Lambert, Yvon: Retour de Roumanie

Le blues des Balkans

d'Lëtzebuerger Land vom 05.08.2004

Décidément, la Roumanie, c'est le pays le plus chouchouté de la scène culturelle luxembourgeoise en ce moment : le Casino Luxembourg a collaboré avec le centre ArtStudio de Cluj, l'asbl Luxembourg 2007 s'est associée à Sibiu pour une année culturelle bilatérale durant l'année de l'adhésion prévue du pays à l'Union européenne. Georges Calteux et consorts nous expliquent que les Siebenbürger, les habitants de Transylvanie, sont un peu des Luxembourgeois. «Après la soi-disante Révolution de décembre 1989, nous parvenaient de Roumanie à travers les médias, d'innombrables images de terreur et de détresse. À commencer par le vrai-faux charnier de Timisoara, le procès bâclé de Ceaucescu, les orphelinats d'un autre âge, les enfants des rues de Bucarest…,» se souvient le photographe Yvon Lambert dans la préface de son livre Retours de Roumanie, qui vient de paraître. Face à cette «saturation d'images misérabilistes,» il voulut en savoir plus sur ce pays et entreprit de multiples voyages en Roumanie, muni de son appareil photo. Retours de Roumanie, un splendide album édité à compte d'auteur, en est la somme, le résumé aussi. Yvon Lambert est un puriste, on le sait. Dans le monde de la photo numérique et de l'esthétique lomo haute en couleur et mal cadrée, ses images en noir et blanc, à l'incomparable grain et aux forts contrastes semblent sorties d'un autre temps. Elles dégagent une vraie poésie du temps perdu. Cette impression d'un monde immuable est encore soulignée par le sujet, cette Roumanie qui semble comme enfermée dans son histoire, dans sa misère aussi. Mirel Bran, correspondant e.a. du Land et du Monde, raconte dans son texte écrit pour ce livre, cette désopilante histoire drôle qui circule à Bucarest, un échange entre un Roumain et un Américain, le Roumain étant assis au bord d'un lac à regarder le paysage. L'Américain essaye de le convaincre de prendre une canne à pêche, puis de s'acheter une barque, puis un bateau pour pêcher. L'Américain : «Avec l'argent, tu paieras les autres pour travailler à ta place et tu resteras là, assis au bord du lac, à ne rien faire.» Ce à quoi réplique le Roumain : «Mais c'est ce que je fais !» Pour Mirel Bran, cette blague est symptomatique de l'âme roumaine, à toujours anticiper l'échec, à refuser le progrès aussi. Son texte est empreint de tendre ironie à l'égard  des Roumains. Tatiana Bran, plus journalistique, livre des brèves qui disent précisément la Roumanie, parfois anecdotiques, parfois plus politiques, mais toujours pertinentes et dessinant du pays un tableau très complet. Au-delà d'être un esthète, Yvon Lambert est aussi un photographe politique, qui voit le monde autour de lui, qui sait juger l'importance des icônes communistes qui réapparaissent ça et là - Staline à la télévision, des sculptures monumentales de Lénine déboulonnées (d'ailleurs, certaines de ces images avaient été publiées dans le cadre d'un reportage dans les pages du Land). Et, loin de tout voyeurisme, il est extrêmement respectueux des gens qu'il prend en photo : ses images ne sont jamais mises en scène, il n'en est jamais le centre. Il sait se faire discret, à tel point que les gens ne semblent plus le voir. Alors il nous montre un monde rural où les gens montent les chevaux sans selle, où l'agriculture se fait encore avec des techniques ancestrales, où les enfants jouent dans la rue et les gens mangent des plats très simples dans des cuisines sombres où entre un soleil timide. Et des villes aux maisons décrépies et aux chaussées détruites, dans lesquelles des habitants aux regards vides vaquent à leurs activités quotidiennes. Il nous montre des enfants et des vieillards, des tsiganes et beaucoup d'animaux. En dix ans, il a découvert une autre Roumanie, le regard qu'il porte au pays et à ses habitants n'est ni misérabiliste ni complaisant, mais digne et affectueux. Comme Yvon Lambert, Patrick Galbats a appris la photographie à l'école «Le 75» à Bruxelles, mais il est de quatorze ans son cadet, une génération les sépare. Comme Yvon Lambert, Patrick Galbats est tombé amoureux de la Roumanie, mais des mondes séparent les deux regards, les deux idéologies. Déjà, parce que Patrick Galbats utilise la couleur, il en utilise toutes les nuances pour relever les portes rouges feu de deux humbles maisonnettes ou le rouge d'un bonnet de Saint-Nicolas d'un enfant entre trois hommes adultes qui boivent et discutent sur une terrasse, ou encore pour valoriser le dessin d'un tapis mural dans un intérieur démodé. Contrairement à Yvon Lambert, Patrick Galbats est souvent le centre de ses images, les personnages dont il fait le portrait regardent la caméra fixement, posent exprès en quelque sorte. Si, par moments, il montre le même pays en décrépitude, arriéré, Patrick Galbats est néanmoins nettement plus optimiste et montre du mouvement, de la joie de vivre aussi, comme si tout allait enfin changer. Moins documentaire, son portrait photographique - publié en parallèle dans une exposition qui eut lieu à la galerie Armand Gaasch à Dudelange et dans le troisième volume de la série Découvertes jeunes talents du CNA - est plus folklorique, plus anecdotique aussi. Le terme doïna, qui a conféré son titre à la série, désigne un chant mélancolique roumain, qu'il semble avoir voulu transposer en images. Lors de ses déambulations, raconte-t-il dans sa préface, il a découvert un monde «aussi morose qu'exaltant, hors du confort des certitudes».

Yvon Lambert : Retours de Roumanie - Photographies 1992-2003, avec des textes de Mirel Bran et de Tatiana Bran ; Luxembourg, mars 2004 ; 160 pages, 96 photos en noir et blanc ; 60 euros en librairie, ou en virant la somme sur le CCPL d'Yvon Lambert : IBAN LU53 1111 0856 1359 0000 ; ISBN : 2-9599990-3-7 ; pour plus d'informations : e-mail : yvon.lambert@pt.lu. Patrick Galbats : Doïna, texte de présentation par Christian Caujolle ; publié dans la série Découverte jeunes talents de Centre national de l'audiovisuel ; 47 pages, 12 euros ; ISBN : 2-919873-84-9. En vente dans l'e-shop du CNA : www.cna.lu.

josée hansen
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