Ticker du 01 juillet 2022

d'Lëtzebuerger Land vom 01.07.2022

Stadio internazionale

Des actionnaires minoritaires du Milan AC demandent l’annulation de la cession en cours du célèbre club de football italien, récent vainqueur du championnat, au groupe d’investissement Redbird Capital Partners. Des recours en ce sens ont été introduits les 10 et 13 juin au Luxembourg où logent les sociétés parties à la transaction, apprend-on dans une requête associée, déposée mardi à New York. Ses initiateurs sont Blue Skye Financial Partners, un groupe d’investissement détenu à parts égales par deux Napolitains résidents des Émirats, Salvatore Cerchione et Gianluca D’Avanzo.

Les investisseurs italiens reprochent à l’actionnaire majoritaire du club, le fonds américain Elliott Management, d’avoir mené ces derniers mois « behind closed doors » des négociations pour vendre le Milan AC au mépris des intérêts de l’actionnaire minoritaire Blue Skye et des accords d’association passés entre les parties, lit-on dans la requête. Celle-ci a été déposée aux États-Unis, juridiction du siège d’Elliott et de Redbird, pour obtenir la « discovery » (l’accès à) des documents éclairant la cause du requérant dans le litige luxembourgeois.

Le club du Milan AC est détenu à 99,93 pour cent par Rossoneri Sport Investment Luxembourg qui elle-même est la filiale de Project Redblack, une autre société luxembourgeoise. Blue Skye détient 4,3 pour cent de Project Redblack, Elliott le reste (par le truchement de deux sociétés basées au Delaware). Selon les termes de l’association scellée en avril 2017, Elliott nomme deux administrateurs de classe A, Blue Skye un administrateur de classe B. Project Redblack a apporté  en 2017 202 millions d’euros pour l’acquisition de Rossoneri Sport en échange de garanties, notamment un gage de premier rang sur les parts de l’AC Milan. « To equip itself to fund the acquisition facility agreement (AFA), Projet Redblack issued hybrid credit instruments called tracking preferred equity certificates », révèle la requête. Avec la dette levée auprès des actionnaires de Project Redblack via les TPECs (prononcer « tipex ») et l’apport initial, Rossoneri Sport devait 1,228 milliard d’euros à Project Redblack.

La cession du Milan AC par son actionnaire principal au fonds Redbird Capital Partners a été annoncée sur le site internet du club le 1er juin. Le changement de propriétaire deviendrait effectif en septembre 2022 au plus tard. Blue Skye prétend ne jamais avoir été associée à un processus de vente dont les médias relayaient la rumeur dès le mois d’avril. L’Equipe avait alors avancé le nom du groupe d’investissement de Bahreïn Investcorp. En mai, l’AFP avait relayé les propos tenus par le président du club, Paolo Scaroni, selon lesquels « deux offres » de rachat étaient sur la table. 

Mais le gérant nommé par Blue Skye au sein de Project Redblack, Giovanni Caslini, n’aurait pas eu accès au dossier, selon la plainte déposée à New York. Et ses demandes en ce sens auraient mené à son éviction du trio de dirigeants le 17 mai 2022, selon les documents déposés au tribunal de New York. Elliott et son associé Gordon Singer vendent le Milan AC à Redbird pour 1,231 milliard d’euros, affirment les requérants. « Pour procéder au transfert de propriété, Project Redblack doit lever l’obligation donnée à Rossoneri Sport de lui rembourser ce qu’elle doit en vertu de l’accord d’acquisition (AFA) et du gage associé de ses parts du Milan AC, celles-ci servant de garantie contre l’argent emprunté », est-il écrit dans la requête new-yorkaise. Faute de quoi, Project Redblack resterait redevable de la dette due à ses actionnaires sans assurance de remboursement du prêt octroyé à Rossoneri pour l’acquisition du Milan AC en 2017. En plus, selon les termes de l’accord annoncé en juin mais présenté vierge de considérations financières, Rossoneri devrait avancer 550 millions d’euros à Redbird pour financer la transaction. Si Redbird faisait défaut, alors Project Redblack, dépourvue de protection (le gage), perdrait la moitié de son investissement, expliquent les requérants. 

En plus, la cession a Redbird n’aurait pas été la plus intéressante pour Project Redblack. Selon la requête, Elliott avait engagé des négociations avec Investcorp et le fonds bahraïni aurait été prêt à payer cash. Or, Elliott aurait bafoué les statuts négociés en 2017 selon lesquels une cession de parts aurait nécessité l’accord de tous les gérants.

Une assignation déclaratoire déposée au Luxembourg vise à faire dire au juge luxembourgeois que la levée du gage sur la dette de Rossoneri Sport exige une décision prise à l’unanimité des gérants, « ce qui ne s’est jamais produit », affirment les requérants. Ne pas respecter les statuts nuit aux intérêts de Blue Skye, font-ils valoir. 

La requête déposée à New York annonce par l’intermédiaire de son avocat au Luxembourg, Fabio Trevisan (Bonn Steichen & Partners), le dépôt imminent d’une assignation visant à faire annuler la vente du Milan AC. Dans ce recours, Blue Skye cherchera à démontrer qu’Elliott Management a agi de mauvaise foi aux dépens des associés minoritaires. Les documents obtenus via la justice américaine alimenteraient la procédure luxembourgeoise au civil. Sont visées les discussions internes sur d’éventuelles négociations ou encore les documents relatifs à des transactions liées au Milan AC. Elliott Management qualifie de « vexatoires et futiles » les procédures initiées par Blue Skye à New York et Luxembourg. Elliott et son co-investisseur Arena Investors les voient simplement « comme une tentative de tirer un avantage financier indû à Blue Skye », lit-on dans le communiqué diffusé au Land. « The transaction with RedBird fully respects that interest, all necessary corporate approvals were obtained at every step of the transaction and BlueSkye will receive all monies to which it is entitled. Elliott and Arena will of course vigorously defend each of their interests against BlueSkye’s frivolous and vexatious actions and fully expect to prevail », est-il encore écrit dans le communiqué. pso 

Marx’ attacks

Les protagonistes du centre financier luxembourgeois ont répondu à l’appel du traditionnel « Classement des banques » du Wort qui a paru au lendemain de la fête nationale. Interrogé sur le conflit en Ukraine, le directeur général de la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF), Claude Marx, répond qu’il s’inquiète moins de la bonne application des sanctions contre la Russie que des cyberattaques. « Was die Finanzstabilität angeht, bin ich vor allem beunruhigt über Cyberattacken », confie le régulateur au quotidien d’Howald. Dans les douze mois qui ont précédé l’attaque russe sur l’Ukraine, le pays aurait connu toute une série d’attaques. Selon l’ancien banquier privé, les attaques connues ces derniers mois ont été d’ampleur modérée, mais elles auraient (« nous savons », dit-il) pour but de tester la robustesse des mécanismes de défense et de les identifier. 

Dans une autre interview, la ministre des Finances Yuriko Backes (DP) explique que le périmètre de projet de directive Unshell visant les sociétés boîtes aux lettres est si large qu’il risque de nuire à l’Europe dans son ensemble. Légiférer contre l’évasion fiscale de cette manière serait un « Eigentor ». Mais la ministre libérale se satisfait de bénéficier d’oreilles attentives à Bruxelles. L’on comprend entre les lignes que les 45 000 soparfis luxembourgeoises peuvent dormir sur leurs deux oreilles (à elles).

Accessoirement, le classement des banques 2021 est archi-dominé par BGL BNP Paribas en termes de rentabilité avec un profit de 373 millions selon le classement. Mais ce résultat est biaisé. Il tient à l’application des normes comptables locales et à la comptabilisation en bénéfices de la reprise des provisions effectuées en 2020 en marge de la crise du Covid-19 (avec une dotation du fonds pour risques bancaires de 171 millions d’euros). Le nouveau directeur général du lobby des banques (ABBL), Jerry Grbic, ne fanfaronne d’ailleurs pas du tout et parle d’une « dégradation » générale de la rentabilité des banques. pso

Et danse la décadence

Aux yeux de la Spuerkeess, le Luxembourgish Dream (« éischten Auto », « éischt Haus », « lifetime assets ») est toujours vivant. La banque d’État a dévoilé cette semaine sa nouvelle campagne intitulée « On the Bridge Side of Life ». Celle-ci prend la forme de trois courtes comédies musicales (qu’on peut visionner sur Youtube) qui semblent nous parvenir d’un univers parallèle. Dans le premier, un banquier et sa cliente dansent une valse dans l’ancien palais de l’Arbed. En chantant, ils évoquent l’achat de la première voiture (elle se remémore : « hu mech gefillt wéi ee richtege Star ») et de la « première maison » (il se souvient : « Dir hutt Iech Sécherheet a Fräiheet ginn »). Puis la cliente annonce : « Wëll weider nach gären investéieren ». Ensemble, ils entament le refrain : « An nach weider, weider/Et leeft alles wéi gewënscht ». Tout va très bien, Madame la Marquise. À part la crise du logement, le dérèglement climatique, le creusement des inégalités, la guerre en Europe... Dans un autre spot, on voit un jeune couple devant le siège de la Spuerkeess, dansant et chantant : « Mir géife gär een Haus kafen/ Am Land oder hannert der Grenz/ Vläicht solle mir et vergiessen/ Who-hoohoo/ Vläicht solle mir et vergiessen/a weider eppes lounen ». Une banquière les accueille à l’entrée, et réplique : « Oh ech weess nach wéi ech mäin Haus kaaft hunn/ Oh ech war/ Oh ech war esou zefridden ». Le déphasage par rapport aux réalités vécues par les jeunes est tellement énorme que cela en devient presqu’insultant. L’embarras par procuration naît probablement du fait que les clips rappellent involontairement l’injustice générationnelle. Une employée quadra de la Spuerkeess qui épanche sa joie de propriétaire auprès de jeunes locataires, cela a forcément quelque chose d’indécent, sachant que les prix immobiliers ont plus que doublé en dix ans. Les taux hypothécaires prennent aujourd’hui le relais, le fixe étant passé de 1,5 à 3 pour cent sur les six derniers mois. (Pour un prêt d’un million d’euros pris sur vingt ans, le coût total passe donc de 158 000 à 330 000 euros.) Réalisés par Yann Tonnar sur une choréographie de son épouse Sylvia Camarda et une musique d’André Dziezuk (le « parolier » n’est pas nommé), les clips mettent en scène des vrais employés de la BCEE, sélectionnés lors d’un casting interne. L’agence de communication BeToCee, responsable du concept de la campagne, explique avoir voulu montrer l’« empathie du banquier » par rapport aux « rêves » de ses clients. bt

Allez… Gibot

Marc Lauer (directeur général de Foyer) reprend la présidence de l’Association des compagnies d’assurance (ACA) à Christian Gibot, a annoncé le lobby cette semaine. Le directeur de Cardiff Lux Vie avait été nommé en mars dernier. Le communiqué de l’ACA n’explique pas le retour aux affaires précipité du Luxembourgeois, pour la quatrième fois, lui qui avait laissé le poste au Français voilà tout juste trois mois. Selon les informations du Land, Christian Gibot a été nommé à d’autres fonctions au sein de son groupe, BNP Paribas. pso

Penser transfrontalier

« Pour un développement cohérent de la métropole transfrontalière du Luxembourg dans la Grande Région », ainsi s’intitule l’avis, voté par le Conseil économique et social (CES) le 22 juin. Pour y aboutir, une commission de travail du CES a auditionné quatorze personnes au Luxembourg, en Allemagne, en Belgique, en France et en Suisse. Lors de la conférence de presse, Thomas Dominique, président du CES, Jean-Jacques Rommes, le vice-président ou encore la figure du monde patronal, Michel Wurth, expliquent. Très générique, l’avis présente la « métropole transfrontalière » et ses enjeux. L’économiste à la fondation Idea, Vincent Hein, précise que le terme de métropole est ici utilisé car le Luxembourg et ses environs présentent les mêmes caractéristiques que les grandes villes : développement, compétitivité… Ses frontières ne correspondent ainsi ni à celles du Grand Duché ni à celles de la Grande Région mais se situent entre les deux.

Le CES dresse plusieurs constats : la forte croissance que connaît le Luxembourg fait apparaître des goulets d’étranglement qui nécessitent une meilleure coordination avec les pays voisins, ces derniers ne profitant pas suffisamment du dynamisme luxembourgeois. Les disparités de développement observées sont parfois très fortes et appellent à un rééquilibrage. Si les intérêts convergent parfois, comme pour le télétravail, les situations sont parfois plus complexes. Par exemple, l’impact de l’attractivité économique du Luxembourg sur les prix immobiliers dans les communes frontalières est bénéfique pour les propriétaires fonciers mais pénalise les primo-accédants, en particulier ceux qui ne touchent pas un salaire luxembourgeois.

Quelles sont les zones d’action ? Et de quelles expériences transfrontalières pourrait s’inspirer la métropole luxembourgeoise ? Le Luxembourg coopère à la fois en tant que membre central de la Grande Région mais aussi de gouvernement à gouvernement. Ces relations bilatérales ont l’avantage d’être plus efficaces et les accords se font plus rapidement, mais la coopération multilatérale permet d’inclure tous les pays frontaliers dans un même projet. Le Grand Genève, entre la France et Suisse, a déjà mis en place des mécanismes de financement qui fonctionnent. Le Léman Express, qui dessert Genève et son agglomération, est l’une des preuves de ce développement réussi. Un fonds pour compenser les pertes fiscales côté français a également vu le jour entre les deux pays. Le Luxembourg pourrait lui aussi mettre en place une ou plusieurs sociétés de transport communes aux autorités frontalières. Cependant, pas de directive concrète sur une potentielle rétrocession fiscale parmi les recommandations du CES.

Un problème perçu comme central par le CES serait la méconnaissance des États voisins de la réalité aux frontières de leur pays. Les capitales voient l’attractivité du Grand Duché surtout comme une menace de perdre leurs travailleurs. Le conseil y répond par sa première recommandation, qui englobe finalement les 22 qui la suivent : faire émerger un territoire pour la métropole transfrontalière. Et cela passe par des interlocuteurs stables et compétents aux régions limitrophes, des fonds de coopération dans une logique d’appels à projets, des centres de télétravail pilotes côtés belges, français et allemands, le développement d’agences transfrontalières, la création de centres de formation communs pour le personnel médical. ylb

Bernard Thomas, Pierre Sorlut
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