Le festival Rainy Days, sous le commissariat de la compositrice et musicienne Catherine Kontz, est de retour avec une édition qui explore un territoire aussi vaste qu’intime : le corps

Corps en musique

d'Lëtzebuerger Land vom 28.11.2025

Après Memories (2023) et Extreme (2024), le troisième volet du festival consacré aux musiques contemporaines à la Philharmonie, s’empare du thème Bodies pour déployer, durant une semaine élargie, une mosaïque de propositions où gestes, espaces, mouvements et instruments, parfois inattendus, deviennent matière sonore.

Pour Catherine Kontz, Rainy Days reste un laboratoire ouvert, un concentré de musique nouvelle accessible à toutes et tous, indépendamment du niveau de familiarité avec la création contemporaine. « Il n’existe pas beaucoup de spécialistes de musique nouvelle, mais le programme touche tout le public culturel », souligne Catherine Kontz. Cette volonté d’élargir la réception irrigue toute la programmation, un fil rouge organique, qui renvoie à la physicalité du son, à la présence des interprètes et à la manière dont les corps humains, réunis, en mouvement et en écoute, composent la scène.

L’édition 2025 multiplie les collaborations, notamment avec le Grand Théâtre et le Mudam, confirmant Rainy Days comme un écosystème artistique pleinement transdisciplinaire. Le corps ne s’y lit pas seulement comme sujet, mais aussi comme outil d’exploration de l’espace et comme système sonore. Des musiciens, des danseurs, des performeurs, mais aussi des machines ont pris part à cette traversée sensorielle.

Parmi les grands moments, public a pu apprécier le collectif berlinois Rimini Protokoll, en partenariat avec le Grand Théâtre, qui a offert un regard aigu sur la culture du corps avec Sweat. Les créateurs ont transformé des machines de musculation en véritables instruments, interrogeant les codes du fitness autant que le rapport entre performance physique et performance artistique.

Un des moments phares a été le Sitting Duet, un théâtre musical où musiciens ont joué avec des pommes de terre. Une pièce à la frontière du concert, de la danse et du rituel, qui incarne à elle seule l’esprit du festival : décaler, surprendre et ouvrir.

La dimension corporelle s’est également déployée dans une pièce sans musique, ou plutôt toute en musique visuelle : une Walking Piece interprétée par trente élèves de la section danse contemporaine du Conservatoire de Luxembourg. Ici, le rythme fut créé par les déplacements, les respirations, les micro-collisions, comme un orchestre silencieux où le son est devenu perception.

Ensuite, le compositeur américain Michael Parsons, figure de Fluxus et membre historique du Scratch Orchestra, artiste toujours actif, a offert aux festivaliers un rare moment de transmission vivante.

Un hommage aussi rendu à la compositrice argentine, Hilda Dianda, qui aurait eu cent ans cette année. Lors de la soirée de jeudi, les trois œuvres : Ludus, Levels et Monadologie partagent une même idée : le matériau musical n’est jamais donné, mais il se construit. L’orchestre déplace ici la forme du statut d’objectif à celui de résultat, issu d’un travail sur la matière sonore elle-même : des hauteurs, des durées, des timbres, toute une mémoire musicale ou encore des gestes instrumentaux forts.

Ludus I a été organisé comme un espace-temps non directionnel où les pupitres, spatialisés et autonomes, ont généré un timbre d’ensemble à la fois fragmenté et vibrant, traversé de focales soudaines. Avec Levels, Michael Parsons a superposé des strates continues qui ont créé des blocs sonores presque statiques, révélant l’espace comme substance sensible, une ambiance hitchcockienne. Bernhard Lang, quant à lui, a granulisé et recomposé des partitions du répertoire pour produire un flux mutant, et dans Monadologie XXXIX, le public a pu assister à ce qui s’apparente sans doute à un remix virtuel avec de sublimes éclats de mémoire. Ces trois œuvres ont demandé aux auditeurs de construire leur écoute : la forme finale est née de l’attention accordée. Les pièces ont été brillamment dirigées par Ilan Volkov, chef engagé, régulièrement arrêté pour sa participation à des actions pacifistes.

« La musique a toujours un contexte politique. C’est toujours un statement », rappelle Catherine Kontz. Sans être politiquement frontal, le festival tout entier permet les rencontres autour de la musique nouvelle, mais il permet aussi de s’interroger en public, ensemble, au-delà de ce qu’est le son, comment il est produit, comment le rythme apparaît, comment apparaissent les émotions que la musique provoque en nous, quel est l’importance de cet événement qui ralentit la perception et permet la réflexion tout en poésie.

Parmi les créations de cette année, on retrouve aussi une commande soutenue par PwC : une œuvre du jeune compositeur luxembourgeois, Nick Bohnenberger, réalisée en collaboration avec l’Ensemble Recherche de Fribourg. Et puis d’autres éclats ont su ponctuer la programmation : From the Book of Heads de John Zorn, interprété par Henry Växby à la guitare électrique, une pièce quasi cartoonesque, dont la partition ne s’est obtenue qu’après avoir écrit personnellement au compositeur.

La journée du samedi s’est illuminée avec la première de Musici Ireland et le Chronically Hopeful, une nouvelle production interdisciplinaire immersive permettant d’entrevoir la réalité brutale et souvent méconnue des maladies chroniques, des handicaps invisibles ainsi que des troubles neurologiques. A suivi l’hommage à Steve Kaspar, musicien luxembourgeois, disparu il y a cinq ans, un hommage initié et mené par Natasha Grujović, à l’accordéon et à la voix, toujours avec la complicité solide de Yuko Kominami, qui elle, a dansé. A-Un a offert des paysages sonores électroacoustiques composés par Steve Kaspar et interprétés par les deux artistes.

Ensuite, le dimanche matin, Em-Body-Ment. A Multimedia Drama, le public a pu assister à une création et commande de la Philharmonie avec Irene Kurka, soprano et performeuse, qui était accompagnée de Michael Weilacher à la percussion et au film et Leah Muir à la direction, musique, film et vidéo. L’après-midi a proposé un moment fédérateur que Catherine Kontz aime particulièrement dans chacune de ses programmations mises en place ces dernières années. Cette fois ce fut une grande respiration collective avec L’Amstel Quartet accompagné des musiciennes et musiciens de la Luxembourg Saxophone Association - un véritable projet communautaire.

Pour clôturer la première semaine du festival, le public a eu droit à de l’insolite : nage no kata : judoka et musiciens. Pour le compositeur, Yann Robin, judo et musique partagent une même exigence du geste et du temps. Avec l’ensemble Multilatérale, il a donc conçu un spectacle unique où cinq katas, exécutés par deux judokas, rencontrent des œuvres originales composées pour un même ensemble instrumental. Le kata impose sa propre temporalité : ici, c’est le mouvement qui guide la musique, créant un rituel d’une intensité assez surprenante.

Enfin, le festival s’est terminé par le très délicat travail microtonal de l’Explore Ensemble avec dying your dying to come closer. Dans cette nouvelle œuvre, Catherine Lamb avec Explore Ensemble, a touché les zones intermédiaires où se frottent formes, cycles et changements. Inspirée par Ursula K. Le Guin et ses visions taoïstes d’un futur apaisé, la compositrice a intégré pour la première fois des mots dans sa musique. La pièce, pensée comme un cycle en transformation continue, a offert un verticale refuge sensible où le public a pu, dans une sobre communion, entrevoir une lueur vers quelque chose de mieux. Du sublime.

Dans un contexte européen où de nombreux festivals réduisent la voilure ou même s’éteignent, où le budget se réduisent comme peau de chagrin, pouvoir encore configurer un événement tel que Rainy Days relève presque du luxe. « Quoi qu’il en soit, c’est génial », conclut Catherine Kontz, très consciente de l’importance de préserver ces espaces fragiles de création et de présentation.

Cette édition 2025 a offert un portrait vibrant de ce que peut être la musique nouvelle, c’est-à-dire un lieu où les corps, les sons, les gestes et les engagements tissent un paysage partagé. Un festival où l’on ne vient pas seulement écouter, mais aussi éprouver, en engageant son propre corps.

Les festivités se prolongent encore à travers la superbe publication, accompagnée de textes révélateurs et des sublimes photographies de Véronique Kolber. Puis, un peu encore, les 29 et 30 novembre prochains, au Kasmattentheater, avec Apoplexie de Claire Thill, en compagnie de Catherine Kontz elle-même qui a en effet, plus d’une corde à son arc, mais aussi une belle énergie et une sincère bienveillance. Elle reviendra pour une édition 2026 du festival, sans doute tout aussi surprenante et jouissive.

Karolina Markiewicz
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