À la découverte d’un jeune compositeur contemporain

Coll, la rising star espagnole

d'Lëtzebuerger Land vom 16.07.2021

Quand on a cité Granados, Albéniz et De Falla, on croit, de ce côté-ci des Pyrénées, avoir fait le tour de la musique ibérique. C’est faire peu de cas de la vitalité, diversité et richesse qui estampillent l’armada de la jeune génération de créateurs espagnols. Que l’Espagne d’aujourd’hui demeure pour l’essentiel inconnue des mélomanes européens est un fait. Aussi ne peut-on que saluer l’heureuse et courageuse initiative qu’a prise l’Orchestre philharmonique du Luxembourg en brossant, un portrait sonore on ne peut plus généreux de Francisco Coll (né en 1985), une figure à la personnalité déjà bien trempée. À la faveur de cinq œuvres majeures, qui font appel à des formations variées (la soliste Patricia Kopatchinskaja étant mise en scène dans deux d’entre elles et traitée de deux façons différentes), le disque permet de prendre la mesure de l’esprit d’aventure qui anime le musicien tout au long du chemin spectaculaire qu’il a parcouru depuis son opus 1, écrit à seulement 19 ans, jusqu’au Concerto pour violon de 2019.

Or, ce qui, d’emblée, crève les yeux – pardon, les oreilles – dans ce florilège, c’est la qualité insigne de l’écriture orchestrale, gorgée de bout en bout d’une sève sensuelle. C’est pourquoi il serait injuste de distinguer une pièce plutôt que l’autre. De plus, dans cette musique, passé et présent convergent dans un espace particulier, vaste et naturel, pour réaliser un univers sonore sui generis où les formes et influences traditionnelles (Victoria, Bach, Wagner, Bruckner, Ligeti, folklore) sont exploitées de manière créatrice. Et si cet univers est peu mélodique (« la mélodie, disait Georges Perros, est le pense-bête de la musique, son pléonasme »), il est pourtant d’un grand lyrisme. Il le doit sans doute à la science du timbre et des plans sonores.

Originaire de Valence (tout comme Gustavo Gimeno, le chef titulaire de l’OPL), formé à Madrid, puis à Londres auprès de Thomas Adès (dont il est le seul élève privé), vivant à Lucerne (depuis 2012), Coll a été le premier à obtenir le prestigieux International Classical Music Award (ICMA). Et dire qu’il n’a jamais pensé à devenir compositeur, mais plutôt peintre ! D’où sa déclaration : « Parfois, je ne sais pas si je compose ou si je peins ».

Évocation éloquente des eaux turquoise de Valence, Aqua Cinerea (2005), malgré un titre peu engageant, affirme déjà un sens aigu de la forme, des tensions rythmiques et harmoniques, ainsi qu’une maîtrise confondante de l’instrumentation. Pas une note ne se perd, nonobstant le raffinement des textures. Le résultat est un discours plein d’imagination, aisé à suivre et gratifiant pour l’oreille. Séduisante à souhait, la partition est interprétée par les Opéliens avec soin et amour du détail. Les cinq minutes de Hidd’n Blue op. 6 (2009) déclinent la couleur bleue : un bleu tantôt ténébreux, tantôt lumineux. C’est que Coll a un faible pour l’union des contraires, la coincidentia oppositorum chère au mystique médiéval Nicolas de Cues : confrontations parfois abruptes du grave et de l’aigu, contrastes saisissants du vif et du lent, du forte et du piano, de la miniature et du grand format, de la fugacité revendiquée du croquis et de la majesté hiératique de la fresque, de la nouveauté de l’avant-garde et de la continuité de la tradition.

Les cinq mouvements de la symphonie pour grand orchestre qu’est Mural (2013-2015) constituent un monumental digest d’une décade de compositions dédiée à Gustavo Gimeno, lequel montre ici, grâce à une direction qui met, comme il se doit, l’accent sur les articulations de la forme et le rapport dialectique entre les plans sonores, que la musique de son compatriote n’a guère de secret pour lui. Page exubérante, d’une atmosphère onirique, irréelle (l’auteur parle d’un « regard dans un miroir déformant ou brisé ») voire surréaliste (Salvador Dali n’est pas loin), musique en perpétuel renouvellement, faite de glissements insensibles que ne gâte aucune dureté maladroite, de surcroît riche en citations, et dont l’humour n’est pas absent (un humour noir à la Gogol), opus magnum qui témoigne d’une belle élévation spirituelle, interprétée par un OPL drivé par un « Grand d’Espagne » qui veille sans cesse à l’équilibre des énergies, avec un sens rare de la cohérence de la pensée et de la pâte sonore, jonglant entre consonances et dissonances, clusters atonaux et polarisations extrêmes, accidents et régularité, trouvant les bons rapports de force et justifiant l’hétérogénéité par une vision fédératrice.

Du macro- au microcosme. Avec Four Iberian Miniatures pour violon et orchestre de chambre (2014), nous sommes, en effet, aux antipodes de Mural. De ces quatre piécettes, où l’influence du folklore hispanique est déterminante, émane un charme irrésistible, même si Coll y fait un sort aux clichés du legs ibérique, en prenant un malin plaisir à défigurer ses flamencos et fandangos.

On a gardé le meilleur pour la fin. Si, dans les Miniatures, la soliste se mêlait intimement aux instruments de l’ensemble, c’est dans le Concerto pour violon qui lui est dédié que Patricia Kopatchinskaja, muse avec laquelle Coll partage bon nombre d’idées sur la musique et l’art en général, a l’occasion de donner toute la mesure de son talent. Œuvre époustouflante, à la durée parfaite, d’une écriture intelligente qui reconsidère avec bonheur les modes de jeu, notamment en recourant à des gestes instrumentaux originaux, débordant d’une invention sans cesse renouvelée et d’un foisonnement d’idées maîtrisé, passant, au gré des états d’âme, du féroce au gracile, ce « voyage à travers l’histoire du concerto » (Coll) est interprété avec conviction et dirigé avec précision, chaque note étant exactement à sa place. Portrait de la violoniste, selon certains, aussi protéiforme et farouche qu’elle, c’est, tient à préciser l’auteur « un grand animal élastique » qui, à force de se métamorphoser, ouvre sur des horizons illimités, le sentiment de la désolation infinie s’y mêlant à la jouissance que procure la pure beauté sonore.

Rares sont les compositeurs qui, ayant, comme Francisco Coll, réussi à imposer leur manière, trouvent assez de ressources en eux pour défricher ainsi l’inconnu. À l’entame du troisième millénaire, toutes les oreilles, qu’elles soient formées ou non à l’esthétique contemporaine, peuvent se retrouver dans cet album, et dire : « C’est cela ! ». Enfin, ce disque vient à point nommé pour rendre hommage à un jeune compositeur, une rising star dont on reparlera à coup sûr, tant Francisco Coll semble promis à un brillant avenir. Un CD à recommander et à se procurer, toutes affaires cessantes.

José Voss
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