Alors que l’utopie imagine un monde idéal, la dystopie attire l’attention sur l’effet potentiellement dévastateur d’un système, l’uchronie développe un récit fictif à partir d’un point de départ historique, une époque où les événements auraient suivi un cours différent. C’est ce que propose Enrico Lunghi dans ses Chroniques d’un monde avant.
Déjà le titre suggère une époque, une chronologie : l’auteur ne dit pas un monde d’avant, mais avant. Avant quelque chose, avant un recommencement, avant qu’il ne courre à sa perte. Lunghi se positionne comme un archéologue qui aurait retrouvé, traduit et classé des fragments de textes issus d’une période inconnue, quand « cet être étrange et antique qui se nommait homo sapiens » n’était pas encore éteint. Car ici, la société humaine s’est effondrée à la suite de l’épuisement des ressources. Les rares survivants organisent leur vie, entre rapines et expéditions punitives, clans de résistance, souvenirs et objets devenus inutiles faute d’énergie pour les faire fonctionner, et quête inlassable pour trouver de quoi manger. Le tout sous la chaleur écrasante que les climatologues ont annoncé.
On découvre des personnages plus ou moins inquiétants, souvent violents, parfois résolus à subir leur sort. Chaque chapitre décrit une scène, un peu comme un Polaroïd pris sur le vif, et se focalise sur une figure symbolique : le prêtre, le docteur, la femme en noir, le voyageur, l’adolescente… Progressivement leurs histoires s’enchevêtrent et dessinent une fresque plus large d’une fin du monde qui ne dit pas son nom.
À travers ces morceaux crépusculaires, Enrico Lunghi dénonce, parfois de manière démonstrative, l’hyperconsommation, la technocratie et le matérialisme : « J’ai vu partout quantité d’objets fabriqués pour satisfaire des désirs qui ont disparu avec l’abondance qui les a créés », décrit par exemple le voyageur. L’auteur peaufine une sorte d’archive du futur qui nous met en garde contre nos travers, qui nous oblige à nous interroger sur ce que l’on laisse derrière nous, sur ce qui restera de nos vies.
Il ne dit pas que « c’était mieux avant », puisque cet avant a précipité sa propre perte, mais ses textes sont pourtant emplis d’une sorte de mélancolie nostalgique. Notre société actuelle y apparaît comme un fantôme du passé. On y reconnait en pointillé un Luxembourg en déliquescence : la flèche de la cathédrale est oblique et menace de s’effondrer. Les rails du tram rouillent. Les quartiers qui furent résidentiels et riches n’offrent plus rien à piller. « Les trois tours basses et replètes d’un vieux fort paraissent accepter leur décrépitude avec une satisfaction infatuée ».
Le recueil rassemble 25 textes courts, parfois très courts, et une histoire un peu plus longue. Le Retour de la femme, dernier morceau, est plus optimiste, même s’il est empreint de la même violence et de la même noirceur que les autres. L’écriture est d’une précision chirurgicale, pointue, acérée et la langue riche d’allégories et de contrepoints. L’auteur nous laisse sur un moment suspendu propice à imaginer d’autres possibles.