Le musée de Göttingen célèbre les 1700 ans de vie juive en Allemagne avec une exposition de sa collection de bandelettes de la Torah dont certaines ont plus de 300 ans

Ce que révèlent les bandelettes

d'Lëtzebuerger Land du 03.09.2021

L’alphabet hébraïque est fascinant. Il s’agit de lettres qui ont uni l’Europe bien avant les accords de Schengen. Depuis deux millénaires, elles ont été utilisées sans arrêt d’une extrémité à l’autre du continent, malgré les persécutions, les pogromes et la Shoah. Certes, elles furent utilisées pour écrire des judéo-langues comme l’hébreu, le yiddish et pendant longtemps le judéo-espagnol. Mais pas seulement. Le français ancien, de nombreux dialectes italiens, l’allemand et même le turc ont été écrits avec les caractères hébraïques. Outre l’usage qu’en ont fait les lettrés tout au long des siècles, ces lettres ont aussi joué un rôle important – et continuent à le faire – dans la vie quotidienne, la culture populaire et l’artisanat juifs. Le musée municipal de Göttingen (Städtisches Museum), ville que chanta Barbara et qui est bien plus proche qu’on ne le pense, consacre jusqu’au 17 octobre une exposition aux « Tora-Wimpel » (« mappot » en hébreu). Il s’agit d’une tradition particulière du monde ashkénaze, c’est-à-dire du judaïsme d’Europe centrale, du Nord et de l’Est. Les « mappot » sont des bandelettes de tissu utilisées pour maintenir fermé, mais aussi pour protéger le rouleau de la Torah, la copie manuscrite des cinq premiers livres de la bible hébraïque. Depuis la fin du Moyen Âge, il était de coutume d’offrir une « mappah » à la synagogue en l’honneur d’un nouveau-né. L’exposition Gestickte Pracht und gemalte Welt (Splendeur brodée et monde peint) est donc l’occasion de partir à la découverte d’un fascinante tradition de nos régions.

Ces bandelettes de lin, dont certaines peuvent atteindre quatre mètres de long, sont fabriquées à partir des langes de circoncision et décorées des noms du nouveau-né et de son père, avec des bénédictions et des ornements. Ainsi par exemple, sur une bandelette datant de 1690, dont on voit un fragment ci-contre, on peut lire en hébreu: « Natan, fils de Rav Avraham, qu’il vive de nombreux jours cléments, né sous une étoile favorable, jour 1, le 26 Shevat 450, du petit comput. Qu’il grandisse pour la Torah, la houppah et les mitsvot. Amen selah ». Dans cette bandelette, la plus ancienne de la collection du musée, l’on souhaite donc au petit Natan, né le 5 février 1690, de grandir dans le but d’étudier la Torah, de se marier et de faire des bonnes actions, dont l’étude et le mariage ne sont que deux parmi de nombreuses autres. Ce vœu fait écho à la bénédiction récitée à la fin de la cérémonie de circoncision. Comme le note Michal Friedländer dans le magnifique catalogue qui accompagne l’exposition, ces for mules, qui sont répétées sur les 28 bandelettes conservées au musée, représentent les valeurs fondamentales des communautés juives. « Après un examen plus approfondi, note l’experte qui est aussi curatrice au Musée juif de Berlin, les bandelettes s’avèrent être les médiateurs de textes puissants qui peuvent nous informer sur les circonstances culturelles, économiques et sociales de l’époque de leur création et du lieu où elles ont été réalisées. » En effet, chaque bandelette raconte une histoire, non seulement à travers l’écriture, mais aussi grâce aux splendides illustrations évoquant des décors floraux et animaliers. Brodées ou peints, les mappot nous font découvrir un univers magique. Certes, on y voit des représentations des différents éléments de la bénédiction, comme le rouleau de la Torah ou bien un couple sous la houppah, le dais utilisé dans la cérémonie traditionnelle de mariage. Mais on y observe aussi des scènes de chasse, ainsi que de nombreux animaux, souvent en référence aux écritures sacrées. Tout en couleurs, les pièces exposées, après un long processus de restauration, sont un plaisir pour les yeux et devraient séduire même les plus jeunes, fascinés par les licornes et gazelles égarées sur ces bouts de tissu.

À part une acquisition datant de 1983, la collection entière a été constituée au musée jusqu’en 1917. Le fait que chaque bandelette de la Torah puisse être attribuée à des personnes et des familles spécifiques rend la collection unique au niveau international. Dans sa préface pour le catalogue, la directrice du musée Andrea Rechenberg met en exergue l’importance de ce fait, car cela prouve que cette collection n’a pas été constituée avec des objets « arrachés aux communautés juives par les crimes du régime national-socialiste ». À noter par ailleurs qu’avec cette exposition, le musée municipal de Göttingen participe à la célébration de 1700 ans de vie juive en Allemagne. L’occasion, donc, de redécouvrir certaines des traditions et des alphabets qui ont fait l’Europe.

Gestickte Pracht und gemalte Welt. Tora-Wimpel Sammlung, Städtisches Museum Göttingen, jusqu’au 17 octobre 2021.
Le catalogue, bilingue allemand et anglais est édité par Vandenhoek et Ruprecht.
30 euros. ISBN: 978-3-525-55795-2

Laurent Mignon
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