Impressionnant site industriel entièrement préservé, la Völklinger Hütte abrite une exposition hantée par le spectre de la radiographie

Du rayonnement artistique des rayons X

d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2025

L’année où les frères Lumière organisaient la première séance publique de l’histoire du cinéma, une autre invention majeure bouleversait les certitudes et les limites du visible. Le 8 novembre 1895, Wilhelm Conrad Röntgen mettait en évidence un type de rayonnement distinct de celui émis par la cathode. Ainsi débute l’histoire de ces rayons à la fois célèbres et anonymes, nommés X car ils étaient autrefois inconnus de tous. Avec cette découverte, l’intérieur est extériorisé, exposé à la vue, révélé dans toute sa réalité objective. Ainsi du tout premier cliché radiographique que le physicien allemand réalise de la main de son épouse, où l’épiderme s’efface au profit d’un amas d’os blancs sur un fond noir spectral. Pour célébrer cette invention ainsi que ses apports dans le champ de l’art, le gigantesque site industriel de la Völklinger Hütte accueille une ambitieuse exposition intitulée X-Ray. La puissance du regard Röntgen.

Point de départ de la manifestation dont le parcours s’étend sur 6 000 m², l’étonnante convergence qui se manifeste entre les arts et les sciences à la fin du 19e siècle. Bien avant la découverte de Röntgen déjà, la littérature se faisait prophétique ou voyante ; le père de la science-fiction germanophone, Kurd Laßwitz, avait imaginé, dans l’un de ses récits, un savant qui avait le pouvoir de rendre le corps transparent. Un projet que poursuit le roman Elektra (1892) de Philander, dont le protagoniste souhaite rendre les corps translucides et luminescents comme celui des méduses. En 1895, Freud appelle psychanalyse la méthode d’investigation avec laquelle il entend pénétrer les strates profondes du rêve et de l’inconscient. Deux ans plus tard, dans son court-métrage X-Rays, George Albert Smith associe de manière ludique cinéma et rayonnement électromagnétique, alternant la représentation d’un couple, tantôt en chair, tantôt d’aspect squelettique, la mort interférant en plein badinage amoureux. La même année, John Macintyre dévoile à la société royale de Londres le film qu’il a réalisé à partir de radiographies du corps humain où se succèdent le battement d’un cœur ou l’articulation d’une jambe. Quant à Wilhelm Conrad Röntgen, il obtient le tout premier prix Nobel de chimie en 1901. Sa découverte se propage rapidement auprès des laboratoires du monde entier, d’autant plus que le physicien a refusé de la breveter, dans un esprit open source avant l’heure.

Lors de la Grande Guerre, Marie Curie fait envoyer au front des appareils radiographiques, ce qui permet d’éviter de déplacer les soldats blessés, mais aussi de localiser précisément leurs fractures. Dans son versant négatif et biopolitique, le régime nazi recourt aux rayons X pour stériliser celles et ceux qu’il juge indésirables et dont il faut suspendre la génération. En 1932, un photomontage de John Heartfield transforme le corps du Führer en une machine à sous, rappelant que celui-ci a été porté au pouvoir avec le soutien des industriels de l’époque. Sous une colonne vertébrale constituée de pièces de monnaie, on lit cette légende : « Adolf, der Übermensch : Schluckt Gold und redet Blech ». Plus loin, une caricature de Trump d’Adam Zyglis lui fait étrangement écho. Une radiographie du ventre du président révèle, à la place de sa cravate, un membre du Ku Klux Klan, contredisant ce commentaire qui lui a été ajouté : « I don’t Have a Racist Bone in my Body ! ».

Du côté des accidentés de l’art, une salle rapproche Edvard Munch et Frida Kahlo. Radiographies à l’appui, leurs toiles sont interprétées à l’aune de leurs failles. Si l’histoire de la Mexicaine est bien connue, sa colonne brisée étant un motif central de sa peinture, celle du peintre norvégien l’est beaucoup moins. L’été 1902, un coup de feu retentit lors de son ultime rencontre avec Mathilde Larsen, avec laquelle il vit une relation passionnée depuis cinq ans. Réminiscence de ce drame, un autoportrait montre le peintre étendu au sol dans une mare de sang, dans une position analogue à celle du Marat de David. L’homme gît au côté de la femme à la chevelure rousse, qui nous fait face. Munch, depuis ce soir-là, maniera le pinceau avec une phalange en moins.

Par ailleurs, les rayons X ont le pouvoir de révéler l’inconscient d’un tableau, en nous renseignant sur sa constitution matérielle (pigments, liants), en donnant à voir les éventuels repentirs du peintre, comme dans ce portrait de femme de Van Gogh sous lequel apparaît le visage d’un homme en chapeau. De là, l’artiste Walid Raad a réalisé en 2021 une série de sept tirages issus de revers de tableaux, dont il a mis à chaque fois en évidence l’armature, l’encadrement, les clous et les agrafes utilisés (Épilogue IV : The X-Rays). La représentation du sujet disparaît en faveur de la seule ossature spectrale du tableau.

Hors de la peinture, le parcours est ponctué de photos (Claude Cahun, Raoul Haussmann, Ana Mendieta), de films ou de clips soigneusement choisis. On y croise des jalons du patrimoine cinématographique, comme X : The Man with the X-Ray Eyes (1963) de Roger Corman, Total Recall (1990) de Paul Verhoeven, Alien 3 (1992) de David Fincher, sans oublier They live (1988) de Carpenter, où il suffit d’arborer une paire de lunettes pour découvrir, sous les apparences, un monde effrayant qui en est comme le négatif radiographique. Dans une même veine critique, le groupe de Hip-Hop Flatbush Zombies recourt à des visions radiographiques dans le clip Afterlife pour méditer sur la fugacité de l’existence humaine et la transformer en une grande peinture de vanité. À l’inverse, ce sont les couleurs irradiantes qui intéresse Barbara Hammer dans son film en 16 mm Sanctus (1990).

Outre ce qu’elle offre en termes de connaissances, l’exposition surprend par le caractère spectaculaire de sa scénographie. Au milieu des outils de production d’autrefois, qui représentent déjà une forme d‘attraction, l’équipe de la Völklinger Hütte n’a pas lésiné sur ses efforts en proposant, à de multiples reprises, des reconstitutions de décors qui donnent parfois l’impression de cheminer au sein d‘un studio hollywoodien. On y rencontre une salle de cinéma, le laboratoire où Röntgen a fait sa découverte, mais aussi une réplique agrandie du suaire de Turin dont une récente étude aux rayons X admettrait la datation possible au temps de Jésus. Provenant de la collection du Mudam et charriant le sacré aussi bien que le profane, la Chapelle (2006) en acier de Wim Delvoye s’y taille une place de choix. Le vitrail, comme les rayons X, relèvent tous deux d’une forme de révélation par la lumière. Dans un style gothique, Delvoye les emploie pour animer des squelettes d’humains et de chiens ou exposer sans fard des organes qui renvoient le transcendant à un niveau viscéral et osseux. Sur les parois extérieures de ce noir écrin, deux photos sont mises côté-à-côte : Lick Pig (2000) de Wim Delvoye, qui introduit en noir et blanc le thème de la zoophilie, et Furbag d’Arabo Sargsyan, qui dénonce le commerce des fourrures animales par une simple question (« Whose corpses are hidden in your fur bag ? »). Autre œuvre puissante, celle que Christoph Brech a réalisé spécialement pour la Völklinger Hütte. Intitulée ODEM, elle consiste en un grand vitrail composé des radiographies des poumons des anciens ouvriers du site, qui ont été exposés à l’inhalation de poussière, et auxquels Brech a dédié son œuvre.

X-Ray. La puissance du regard Röntgen à la Volklinger Hütte, jusqu’au 16 août 2026

Loïc Millot
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