Esthétique de l'espace public

L'espace public nous appartient!

d'Lëtzebuerger Land vom 24.07.2003

Plus de place. Il y a actuellement dans la ville des endroits où la pollution esthétique de l'espace public atteint des sommets, comme si plusieurs services de la Ville de Luxembourg y avaient déversé chacun leurs objets encombrants sans aucune coordination. Place Guillaume par exemple: sur quelques mètres carrés s'y côtoient une «vraie» colonne Morris, presque vide, presque blanche actuellement tellement il y a peu d'événements à annoncer, une des colonnes de taille réduite de l'action Défense d'afficher, quelques lampadaires faussement anciens, portant des bacs à fleurs en hauteur, une sculpture de l'exposition en plein air de Bernar Venet (d'Land 27/03) et, plus loin, la statue de Guillaume II. Ou place des Martyrs, Rousegäertchen, où se percutent dans un même axe: un Défense d'afficher, deux Bernar Venet et la sculpture de Henri Moore acquise par la Ville et Arcelor. 

Depuis 1995 et l'exposition de Nikki de Saint-Phalle, Luxembourg a découvert l'art en espace public. Chaque année, d'autres sculptures plus ou moins encombrantes sont parachutées sur les endroits stratégiques de la ville. Durant plusieurs années, le duo De Bourcy/Mitterrand, un commerçant luxembourgeois et un galeriste parisien, livraient des expositions clés en mains, avec, à l'arrivée, la vente d'une des pièces. Alter Ego, l'exposition d'oeuvres d'artistes-femmes, au Musée d'histoire de la Ville de Luxembourg et sur la corniche, semble toutefois marquer la fin de cette collaboration (d'Land 34/02). À ces expositions de sculptures s'ajoutent celles organisées par l'Union commerciale de la Ville de Luxembourg, qui, depuis Art on cows en 2001, se sent elle aussi investie d'une mission de décoration de l'espace public: les colonnes Morris de cette année ne sont plus que bassement commerciales. Dans le meilleur des cas, le sponsor a au moins mis sa colonne à disposition d'une crèche ou d'une école, dans le pire, il a simplement imprimé son logo dessus.

Luxembourg-ville suit ainsi l'évolution internationale de la commercialisation de l'espace public. Même si la manie de «l'art en espace public», de ces drop sculptures qui sont comme des crottes de chien, sans aucun lien avec le contexte, a atterri ici avec vingt ans de retard, on vit actuellement tous ses travers qui ont déjà depuis longtemps fait changer de direction ailleurs. En 1992 déjà, le curateur Kasper König avait écrit, pour le compte du Fonds Kirchberg, un concept pour l'art en espace public à installer sur le nouveau plateau européen. Il mettait surtout l'accent sur le caractère de processus qu'une programmation conséquente et intelligente devrait avoir, demandant aux artistes de travailler en rapport avec les réalités urbaines, architecturales, historiques et socio-économiques du contexte qu'ils rencontreraient sur place. Coordinateur, avec Klaus Bußmann, des Skulptur.Projekte in Münster en 1987 et en 1997, il était alors un des meilleurs spécialistes de l'innovation et de la recherche en art dans l'espace public. La collaboration n'a pas abouti, König a claqué la porte, les banques, commerces, architectes ont continué à mettre chacun sa sculpture sur son pré carré devant sa porte. Seule Exchange, l'imposante sculpture de Richard Serra dépassant de l'ordinaire.

Il y a deux ou trois ans, l'artiste luxembourgeois Bert Theis, dont les interventions en espace public sont de véritables actes citoyens, a été chargé par Fernand Pesch d'une mission semblable: coordonner l'art en espace public au Kirchberg pour en faire un ensemble cohérent. Partant d'une étude poussée de l'état actuel du quartier, de ses qualités et de ses défauts urbanistiques et sociaux, Bert Theis, qui s'est associé à Florian Matzner (Skulptur.Projekte Münster 1997, éditeur du livre de référence Public Art, paru en 2001 chez Hatje Cantz) et Christian Bernard (Mamco Genève, curateur du programme d'art sur le trajet du nouveau métro de Strasbourg) avait proposé de procéder en plusieurs étapes, dont la première aurait été l'organisation d'un colloque international avec des artistes pressentis pour intervenir de manière intelligente in situ. Or, le projet semble avoir échoué dès cette première étape, au moins pour le moment, les deux parties ne trouvant visiblement pas d'accord sur le contrat qui doit les lier. Fernand Pesch a déjà commencé à mener des négociations parallèles avec François Barré, ex-président du Centre Pompidou, puis à la tête de la Direction de l'architecture et du patrimoine au ministère de la Culture français, pour une troisième version d'un tel programme. Là où quelques-uns des meilleurs architectes européens du moment construisent des bâtiments souvent audacieux, le Fonds Kirchberg ne semble pas encore prêt à faire de même en art.

Pourtant, on le croyait à la pointe de l'innovation en matière d'urbanisme. Et on espérait que le colloque proposé par Bert Theis, Christian Bernard et Florian Matzner lancerait enfin un débat public sur l'urbanité, le lien social qu'elle implique, les enjeux de l'art qui, dans le meilleur des cas, dépassent et de loin la «décoration» urbaine et le rôle de l'espace public. Car actuellement, l'espace public de la Ville de Luxembourg est de plus en plus aseptisé, uniformisé - responsable de l'acquisition du mobilier urbain encombrant et vantard qui orne les places publiques, l'administration va jusqu'à imposer la couleur des parasols et le matériau des chaises sur les terrasses des cafés-restaurants - et de plus en «disneyfié», policé, contrôlé, surveillé. L'introduction du parking payant jusque dans le moindre recoin de la ville, dans la moindre ruelle se terminant dans les bois, avec l'arsenal répressif qui l'accompagne, n'est d'ailleurs pas pour arranger les choses.

Comment qualifier cette nouvelle place de Strasbourg? Agréablement ombragée par de beaux arbres, accueillant un parking, les kermesses et stands de marché en cours d'année, elle a été transformée en espace carré, uniforme, abritant une aire de jeu aseptisé pour enfants, un kiosque en verre qui ne sert à rien, quelques mètres de pelouse, et surtout un énorme grillage autour - pour empêcher l'entrée ou la sortie? Ne manquent plus que les caméras de surveillance pour qu'on n'ait plus jamais envie d'y entrer. Or, l'espace public appartient par définition aux citoyens, à eux de se l'approprier, de se créer des bulles d'air dans une ville à l'urbanisme plus que chaotique, d'y tisser des liens sociaux. Les places publiques sont de moins en moins des espaces de liberté, la volonté de contrôle, l'obsession de «propreté», de surveillance casse tout embryon de spontanéité.

Ainsi, interdit par exemple de planter, comme l'avaient fait certains riverains, des fleurs dans les petites mottes de terre autour des arbres de la ville qui longent les rues. Qui veut des fleurs devant sa porte doit avertir le service des parcs qui s'occupera de leur choix et viendra les planter. Une des oeuvres les plus réussies en espace public jamais réalisées avait d'ailleurs trait à la liberté du jardin privé: en 1996, sur invitation du Casino Luxembourg, Robert Millin avait transplanté un de ces jardins portugais avec ses choux, ses fleurs et sa basse-cour de la périphérie de la ville sur le boulevard Royal, derrière la piscine municipale. Le projet impliquait la participation de la communauté portugaise, interrogeait cette relation entre espace public et espace privé, était poétique et plein d'humour.

En 2001, parallèlement à la très discutée Lady Rosa de Sanja Ivekovic, qui restera une oeuvre essentielle pour le débat qu'elle a provoqué, le Casino avait aussi invité Sylvie Blocher pour participer à l'exposition Luxembourg, les Luxembourgeois. Elle avait alors réalisé Men in Pink pour cette occasion, film projeté durant plusieurs mois dans l'espace souterrain du Centre Aldringen. Dans ce passage souterrain qui fait tellement peur, les «voyous» qui sont supposé fréquenter les lieux selon la mythologie populaire n'ont pas touché ni à l'oeuvre de l'artiste ni même à son matériel technique. Ce qui prouve qu'il suffit de les responsabiliser. C'est ce qu'avait également fait l'artiste allemand Tilo Schulz lors de Manifesta 2 en 1998, le texte qu'il a appliqué sur les vitres du café Bus-Stop dans le souterrain a survécu en grande partie, et cela malgré la fermeture du bar, jadis seul point de rencontre de jeunes de tout l'espace.

L'exposition Sous les ponts, le long de la rivière du Casino Luxembourg, dont l'idée était née sous la contrainte de la fermeture pour travaux au bâtiment, était une première tentative d'organiser un parcours d'art public différent de ces insupportables amas de drop sculptures, invitant au contraire les artistes à prendre en compte le contexte, à y réagir (d'Land 31/01). Trois oeuvres de cette exposition, coorganisée par le Casino et la Ville de Luxembourg, sont restées : la plaque d'ardoise Ripple de Ian Hamilton Finlay a été acquise par le Mudam, Trophy, la sculpture des cerfs copulant dans une position humaine de Wim Delvoye fut produite et acquise par le Musée national d'histoire et d'art et l'oeuvre la plus intelligente de tout le parcours, D'un cercle à l'autre, le paysage emprunté de Daniel Buren, a été achetée par l'association Victor Hugo, qui l'a offerte à la Ville de Luxembourg. Les cadres rayés, proposant une découpe de la silhouette si pittoresque de la ville à certains points stratégiques, avaient été construits en bois pour durer quelques mois. Installés depuis deux ans, ils sont fortement abîmes, la Ville les remplacera par des structures plus solides, en acier.

Ces trois oeuvres, plus éventuellement une nouvelle version des Balls, les grosses boules rouges d'Ilona Németh qui étaient l'oeuvre la plus populaire du parcours, pourraient constituer la base d'une deuxième édition de Sous les ponts... à laquelle Enrico Lunghi est en train de réfléchir. Elle pourrait avoir lieu en 2005, avec seize nouvelles oeuvres et un montage financier mixte, État / Ville, fonds public / sponsors comparable à la première édition. Avant cela, l'Alac, l'Agence luxembourgeoise d'action culturelle, a invité le sculpteur italien Pinuccio Sciola pour une exposition de ses pierres sonores. Jean Reitz, le directeur de l'Alac, veut faire intervenir des compositeurs luxembourgeois dans cette création, leur demandant de composer des oeuvres pour ou autour des pierres sonores.

À moyen terme, la Ville toutefois devra se donner une ligne dans la programmation de l'art en espace public, pour éviter une inflation de projets plus ou moins commerciaux qui se parasitent et se sabordent mutuellement. Car vu de l'extérieur, cette pollution esthétique fait vraiment province. Colette Flesch, échevine libérale responsable de la politique culturelle de la ville, aurait compris l'enjeu. Danièle Wagener, la directrice du musée de la Ville, Paul Reiles, le directeur du Musée national, Marie-Claude Beaud du Mudam et Enrico Lunghi du Casino avaient une première réunion avec elle pour proposer une collaboration de tous les professionnels pour une programmation plus cohérente, faisant sens dans la ville, dépassant les goûts frileux des petits bourgeois et des lobbys de commerçants. Les choses en sont là.

 

 

 

 

 

josée hansen
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