Bande dessinée

La vie en rose

d'Lëtzebuerger Land du 17.09.2021

Que ce soit par sa couverture rose flashy et son écriture jauge fluo ou sa tranche aux couleurs arc-en-ciel, A Pink Story est un album qui ne passe pas inaperçu. Tant mieux, car ce pavé de 320 pages réussit le grand écart entre le récit autobiographique intimiste et l’encyclopédie ultra-précise et documentée sur l’histoire de la communauté LGBTQI+.

« Oui Cendrillon ! Tu iras au Bal des Brouteuses ! » Voilà le contenu du tout premier phylactère de A Pink Story. Il n’aura pas fallu longtemps à Kate Charlesworth pour briser les règles de bienséance. Un provoc’ que l’autrice de All That... : The Other Half of History, Mary Anning : A Souvenir, Sally Heathcote : Suffragette et Sensible Footwear : A Girl’s Guide manie avec délectation ; ce qui ne l’empêche pas de raconter une histoire on ne peut plus sérieuse.

La preuve dès la page 4 où, entre les photos de Marguerite Radclyffe Hall, Edward Carpenter, Gluck-Hannah Gluckstein, Naomi Jacob, Anne Lister, Frankie Howerd ou encore Oscar Wilde, Charlesworth explique les raisons de ce nouvel album : « L’idée de ce livre a germé il y a des années, en partant du principe que nous avons tou-te-s besoin de connaître notre histoire. Aujourd’hui, ce besoin est devenu une urgence, et face à l’intolérance grandissante dans le monde entier, nous devons être vigilant-e-s pour protéger nos droits humains durement acquis ». « Nous », « tou-te-s », « nos »… il est ici clairement question de la communauté LGBTQI+, mais l’album sait aussi faire la part aux straight.

L’autrice poursuit : « Si nous avons participé à ce combat, nous pouvons nous souvenir, et être fier-ère-s de ce que nous avons aidé à accomplir. Et si vous connaissez mal le sujet, sachez que tous les événements sont très récents », avant de finir la page sur une « vieille blague » : « Qu’est-ce que les lesbiennes utilisent ?/ Leur imagination ! ».

Une fois les présentations passées, Charlesworth lance son récit. Un récit à tiroirs qui débute en 2016 dans une villa à Tenerife. Avec sa compagne Dianne, son ex-compagne Ness et une amie commune, Wren, elles ressassent le passé, leurs rencontres respectives, leurs combats. Cet espace-temps servira de fil rouge à ce roman graphique alambiqué au nombreux sauts dans le passé. La native du Yorkshire remonte jusqu’en 1950, année de sa naissance. Pour raconter le long combat pour les droits et le respect de la communauté gay – d’où le sous-titre, « Mon manuel LGBTQI+ », de l’album –, elle va partir de son histoire personnelle. Sa mère, sa grand-mère, son père, le magasin des parents, le couronnement d’Élisabeth II – « mon tout premier souvenir » dira-t-elle –, le mariage de sa tante Sheila où elle se sentait « travestie » dans sa robe de demoiselle d’honneur et où elle demande à la mariée à quoi « sert » son époux, les jouets des garçons qu’elle désirait tellement ou encore ses moments où elle et sa meilleure amie jouaient… au docteur ! « Quand j’ai réalisé que je n’étais pas comme les autres enfants, il n’y avait pas de guide sur « comment être lesbienne », note Kate Charlesworth, « alors je me suis lancé dans une enquête sur ma différence ».

De 1950 à 2019, sur près de sept décennies donc, l’autrice raconte son histoire, ses réussites, ses études, son travail, mais aussi l’acceptation de son amour pour les femmes, ses premières relations et l’aspect éminemment politique de ses combats. Le tout avec une autodérision de tous les instants. Mais à chaque fois l’autrice raccroche les différents moments de sa vie à des événements de l’époque, en lien avec l’homosexualité. De Roberta Cowell, ex-coureuse automobile et pilote de chasse pendant la guerre qui deviendra en 1951 la première Britannique trans à subir des opérations de confirmation de genre à la légalisation du mariage pour couples de même sexe en Irlande du Nord en 2000, en passant par la première fois que le mon « Homosexuel » est prononcé à la BCC en 53, le suicide d’Alan Turing en 54, ou encore l’arrivée, en pleine période thatchérienne, de la période Sida – à la suite de quoi un élu « Tory » ira même jusqu’à proposer de gazer les gays ! – sans oublier l’ignominie de la Section 28, votée en 1988 et stipulant que les autorités locales ne pouvaient pas « promouvoir délibérément l’homosexualité ». Un amendement abrogé le 21 juin 2000 en Écosse et le 18 novembre 2003 (sic) dans le reste du Royaume-Uni. Qui a dit Orban ?

Un travail d’historienne sur les combats de la communauté LGBTQI+ incroyablement documenté, qui va de pair, pour Kate Charlesworth avec le combat féministe. « Enfant, j’étais fascinée par le passé et je collectionnais des tas de choses qui m’intéressaient », déclare l’auteure, « cette habitude s’est perpétuée, et des années plus tard, mes archives contenaient beaucoup de matériel féministe et LGBTQI+ que j’avais gardé pour préserver ces choses éphémères, mais aussi parce que je sentais qu’un jour j’en ferais quelque chose ». Ce quelque chose, le lecteur peut désormais le tenir entre ses mains. Il peut le prendre et le reprendre à l’envie pour picorer, plutôt que tenter de le lire dans son intégralité en une seule et même fois, quelques planches comme dans une encyclopédie.

A Pink Story, de Kate Charlesworth. Casterman

Pablo Chimienti
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