Bilan 1999-2000

Changer ? Oui, mais comment ?

d'Lëtzebuerger Land vom 13.07.2000

Elle arriva accompagnée de la même brochette d'hommes en costume, une seule femme, que son prédécesseur. Les mêmes sauf deux, Pol Wagner ayant suivi Erna Hennicot (PCS) au ministère de l'Enseignement supérieur et Ernest Weis quittant la maison en septembre pour le poste de secrétaire général des écoles européennes à Bruxelles. Ils s'assirent autour de la même table, la ministre au milieu, les messieurs à ses côtés, dans la même salle en bois sombre et tissus kakis oppressants. 

Ce détail apparemment anodin de la forme de la conférence de presse de bilan de la ministre de l'Éducation nationale, de la Formation professionnelle et des Sports mercredi en dit long sur son travail, ses possibilités et ses ambitions. Dans l'énorme machine gérant un budget annuel de vingt milliards de francs et un effectif de sept mille personnes, l'administration doit fonctionner comme sur des roulettes, elle ne se soucie pas plus que ça de l'arrivée d'une nouvelle ministre. Sauf peut-être que quelques professeurs détachés repartent enseigner. 

Afin de re-motiver les troupes, en bonne psychologue, Anne Brasseur a donc valorisé de hauts fonctionnaires et, en bonne libérale, élaboré un nouvel organigramme. Ainsi, Siggy Koenig prend la place d'Ernest Weis et devient l'homme le plus important du ministère en tant que coordinateur général ; il a donc été promu « conseiller de gouvernement première classe ». Puis sont créées une direction des ressources humaines, une direction financière et une direction exclusivement en charge de le gestion et de la planification des infrastructures (qui ne fonctionnera qu'à partir de la rentrée). Les différents ordres d'enseignement disposeront eux aussi chacun d'une direction propre. Afin de faire avancer le schmilblick, le ministère va embaucher et renforcer les équipes. 

Mais cette restructuration n'est que maquillage, au vu des problèmes de l'éducation nationale, qui persistent aussi un an après l'arrivée d'Anne Brasseur. L'échec scolaire par exemple. Il fut dénoncé comme une honte par les libéraux durant la campagne électorale, cette semaine, la ministre constate avec satisfaction que les résultats aux examens de fin d'études ne se sont pas déteriorés : 75 pour cent de réussites sans ajournement dans l'enseignement classique, neuf pour cent de refusés, les 16 pour cent restant passant des épreuves complémentaires en septembre. Les variations par rapport à la promotion 1999 y sont de l'ordre de un pour cent seulement.

Dans l'enseignement technique aussi, les chiffres sont restés plus ou moins stables : 66 pour cent d'admissions au premier tour, quatorze pour cent d'ajournements et vingt pour cent de refusés. De même, les 63 pour cent des admissions directes de la formation de technicien sont quasi identiques aux résultats de la session 1999. Mais Anne Brasseur ne veut en aucun cas accepter ces chiffres comme une fatalité. Ces taux des réussite ne lui donnant pas satisfaction, elle veut réfléchir aux programmes scolaires qui ont mené les enfants jusque-là. Les travaux sur leur réforme ont été entamés cette année.

Petite anecdote : « Ich stelle mir schon länger die Frage, wie es möglich ist, dass in einem Land mit immer-hin 74 000 Schülern keine verlässlichen Statistiken vorliegen, » s'était plaint la ministre en décembre dernier (dans un entretien au Lëtzebuerger Journal). Or, cette année, les statistiques des résultats d'examen durent être en grande partie saisis à la main car le programme que le Centre de recherche public Gabriel Lippmann avait écrit pour le Men s'avérait instable et ne cessait de bloquer. 

Son bilan personnel après un an ? « J'ai constaté qu'il faut énormément de temps, beaucoup plus que je ne croyais, et que je ne peux réformer aussi vite que j'aimerais le faire. » Durant cette première année, Anne Brasseur a sillonné le Luxembourg, visitant, inaugurant, rencontrant. Elle veut, dit-elle, considérer tous les acteurs de l'école, voir l'enseignement comme un tout, avec tous les intervenants. Et au bout de onze mois, elle a une grande satisfaction, une seule grande réforme plus ou moins réussie à annoncer : celle des rythmes scolaires. 

À la rentrée, plus de 91 pour cent des élèves du primaire suivront une nouvelle grille horaire ; 54 pour cent dans les 33 grandes communes du pays seront libres tous les samedis ; 37 pour cent chaque deuxième samedi et seules vingt communes avec moins de sept pour cent des élèves maintiennent l'ancien horaire. Une victoire pour l'association de parents d'élèves Eltere mobiliséieren ; un échec pour leurs opposants. Anne Brasseur regrette que le débat ne soit pas toujours resté objectif durant l'année passée et affirme avoir le soutien de plus des trois quarts des parents qui ont participé à des sondages. 

Les vrais problèmes de l'école pourtant sont ailleurs, affirme Ferd Milbert, secrétaire général du SNE/CGFP dans la dernière édition de leur bulletin de liaison École et vie, et parle de « ras-le-bol, sentiment de frustration, grogne et désappointement qui se sont emparés du corps des institutrices et instituteurs brevetés ». Parce que l'enseignement national ne trouve plus assez d'instituteurs et institutrices diplômés pour parer aux besoins urgents en personnel dans l'enseignement primaire. « En une situation de pénurie gravissime, le gouvernement se plaît à éliminer à la suite d'un examen-concours, par ailleurs très discutable dans sa globalité, des dizaines d'institutrices et d'instituteurs pour faire appel pratiquement le jour même aux candidats malchanceux pour qu'ils s'engagent à titre de chargés de la direction d'une classe, » écrit Ferd Milbert. Des accusations sans pitié, surtout de la plume d'un candidat libéral aux élections législatives de 1999.  Au-delà du corporatisme de la profession, ces constats font preuve d'un vrai malaise, car « il est un fait indéniable que la vie à l'école devient de plus en plus difficile à organiser et à gérer ». Les enseignants devraient alors être mieux préparés et formés que jamais. 

Dans son bilan de première année, Anne Brasseur constate pourtant fièrement que les taux de réussite à l'examen d'admission à la profession d'instituteur a augmenté de quelque cinq pour cent (à 90 en tout) pour l'enseignement primaire et même de treize pour cent (à 95) pour l'enseignement préscolaire. Par ailleurs, elle réaffirme que les communes sont seules responsables et autonomes dans les embauches de personnel enseignant.

Or, la même pénurie urgente subsiste dans l'enseignement secondaire : le plan gouvernemental de recrutement prévoyait que 155 futurs enseignants soient admis au stage pédagogique. Or, sur les 405 candidats, seuls 127 ont été embauchés, les autres ayant échoué dans l'épreuve de langue ou ayant postulé dans une matière - biologie, chimie, physique... - avec moins de postes à pourvoir que de candidats. En langues et en mathématiques par contre l'offre est de loin supérieure à la demande. 

Or, Anne Brasseur s'inquiète davantage encore du manque cruel de candidats à l'enseignement que les départs à la retraite qui s'annoncent dépassent les attentes. Cette année, les écoles luxembourgeoises, tous ordres confondus, employaient 660 chargés de cours et d'éducation à durée indéterminée, plus 663 à durée déterminée.

Le deuxième problème urgent de l'Éducation nationale est, on le sait, celui des infrastructures : pénurie en bâtiments, vétusté des écoles existantes, élèves stockés dans des containers... Depuis la farce du Lycée Aline Mayrisch au Geesseknäppchen, un bâtiment fin prêt qui ne sera occupé qu'à vingt pour cent à la rentrée parce que la loi sur son fonctionnement fut votée trop tard, on a du mal à prendre au sérieux n'importe quelle annonce du ministère ou du gouvernement dans ce domaine. 

Et en effet, Anne Brasseur se montre circonspecte, évite les effets d'annonce, parle d'un groupe interministériel chargé par le Conseil de gouvernement à élaborer un « plan sectoriel lycées ». Son travail ne serait pas encore tout à fait terminé, l'avant-projet de rapport sera discuté aujourd'hui en Conseil et le projet intégral présenté à la rentrée devant les députés, en même temps qu'aurait lieu une interpellation sur ce sujet. Le nouveau bâtiment du Lycée technique Mathias Adam à Pétange ? Le déménagement du Lycée agricole d'Ettelbruck ? Patience, patience, demande la ministre, nous allons prendre des décisions bientôt. 

Les orientations budgétaires pour l'exercice 2001, publiées les 28 juin dernier, donnent pourtant plus de précisions déjà : neuf projets de construction, déplacement et agrandissement y sont définis comme prioritaires (Pétange, Esch, Ettelbruck, Nord...), et ce au-delà des huit projets déjà entamés (Mamer, Geesseknäppechen, Diekirch, Raemerich, Grevenmacher...). Et le Men d'y expliquer ses besoins : « Toutes ces mesures permettront de remplacer des infrastructures provisoires ; d'abandonner les immeubles vétustes et ceux qui sont loués ; d'augmenter la capacité d'accueil des lycées de quelque 4 000 élèves et de décongestionner les infrastructures surpeuplés. » 

Or, ces projets ne suffiront pas, au vu de la croissance prévue de la population : le ministère affirme que d'ici dix ans, trois à quatre lycées supplémentaires devront être construits, dont, dans une première étape, un dans le région de Rédange et un autre dans celle de Junglinster - ces ambitions furent déjà annoncées par Erna Hennicot. Dans une deuxième étape suivra un projet de construction sur la friche de Belval-Ouest à Esch et un deuxième dans le Sud-Est du pays. Après cela, « seul le vide scolaire de l'extrême Nord du pays subsistera en raison de la faible densité de sa population résidente ». Or, la construction d'un lycée supplémentaire pour l'après-2010 n'y est pas exclue. 

Dans son accord de coalition, le gouvernement PCS/PDL annonça un « programme d'investissement vigoureux » pour la construction de nouveaux lycées. À voir ce qu'il en est : lors du Conseil du 22 juin, les ministres ont décidé de verser 1,5 milliard de francs de l'excédent budgétaire 1999 (d'un total de 17,5 milliards) au Fonds d'investissements publics scolaires, alors que le double très exactement va au Fonds des routes.

 

josée hansen
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