Cinémasteak

Cavalier de l’Apocalypse

d'Lëtzebuerger Land du 24.09.2021

Programmé cette semaine à la Cinémathèque, Unforgiven (1992), de Clint Eastwood, est dédié aux deux seuls maîtres que se reconnaît notre bon vieux cow-boy désenchanté : Sergio Leone (1929-1989) et Don Siegel (1912-1991), tous deux décédés quelques années avant la réalisation de ce film. Comme à son habitude, Clint se régale en jouant un rôle de salaud. Au point d’être devenu à l’écran l’antihéros par excellence, ainsi que le qualifiait le réalisateur de Dirty Harry (1971) : « C’est son credo dans la vie et dans tous les films dans lesquels il a joué jusque-là. (…) Il veut être un antihéros. Je n’ai jamais travaillé avec un acteur qui se souciait si peu de son image. » Plus on le déteste, plus Clint jubile, comme ses fidèles admirateurs.

Unforgiven, comme son titre l’indique, confirme que le cinéma d’Eastwood est fondamentalement éthique. La question du Bien et du Mal y est certes centrale, mais aussi toujours indémêlable, évitant ainsi tout manichéisme. Comment vivre en bon samaritain, lorsque l’on est dans la dèche, sans le sou, ou rongé par la douleur d’avoir perdu celle que l’on aimait le plus au monde ? Souvent, ses protagonistes sont des malfrats, des hommes violents, quand ils ne sont pas simplement desséchés par l’amertume. Ils ne désespèrent pas cependant de retrouver une voie vertueuse, en faveur de laquelle œuvre le temps, le cheminement de la vie – happy end oblige à Hollywood. Comme Sean Penn dans Mystic River (2003), ou lui-même dans Million Dollar Baby (2004), Gran Torino (2008) et... dans Unforgiven.

C’est l’histoire de l’impossible rédemption de Will Munny (Eastwood), redoutable tueur qui s’est finalement rangé depuis sa rencontre avec Claudia, sa femme prématurément emportée de la variole en 1878, à l’âge de 29 ans. Sa conversion à l’amour est achevée : fini le whisky et les homicides à tire-larigot. Dans l’État du Wyoming, où il occupe désormais une ferme retirée de la civilisation, Will élève seul son fils et sa fille, agissant comme s’il était encore sous le regard de sa tendre épouse. C’est dans l’humilité de la boue, au milieu des cochons, qu’on retrouve notre homme, pauvre et vieilli. Jusqu’au jour où un jeune diablotin à cheval vint le chercher pour lui proposer de mener une expédition punitive contre deux hommes ayant balafré le visage d’une prostituée. Ce sont les femmes solidaires du bordel de la petite ville de Big Whiskey qui fournissent la solde à celui qui abattra ceux dont les têtes sont mises à prix. Il n’en fallait pas plus pour que Will retourne au charbon : l’argent, une fois empoché, ira à ses enfants, se rassure-t-il.

Le western, genre auquel se rattache tardivement Unforgiven, offre toujours de profondes méditations sur le droit, la liberté, ou sur la violence d’État quand elle est incarnée, comme c’est le cas ici, par un shérif brutal, par ailleurs lui-même ancien bandit notoire (l’excellent Gene Hackman). La frontière entre la loi et le hors-la-loi s’avère poreuse, voire réversible. Privé de légende et de biographe, contrairement aux deux autres pépés flingueurs qui lui sont opposés dans le film (Hackman et Richard Harris), Will, sur son cheval blanc, fait cavalier seul dans la nuit de l’Histoire. Personne ne récitera ses actions ; il ne le souhaite d’ailleurs pas. Devenu malgré lui justicier à force d’injustices, il clame tout haut sous une pluie vengeresse, dans une obscurité fiévreuse où le drapeau américain flotte dans son dos : « Vous ferez mieux d’enterrer Ned correctement ! Et n’allez plus taillader ou blesser les putains ! Ou je reviendrai pour buter tous les salauds que vous êtes ! ». Dans cette histoire de petit pénis et de grandes balafres, Clint se révèle l’irréconciliable écorché. Tout brûle à son passage. Bad end, finalement.

Unforgiven (USA 1992), vostf + all, 130’, est présenté mardi 28 septembre à 19h à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
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